Le personnage incontournable du théâtre turc et grec n’est pas le premier rendez-vous prévu lorsque l’on se rend à Athènes, c’est un fait. L’Acropole, les musées, l’agora, Plaka, le Lycabette, les îles saroniques toutes proches, Nauplie à un saut de bus… les jours défilent vite, surtout lors d’une première visite. Même lorsque l’on devient familiers des lieux, on se surprend à faire et à refaire les mêmes parcours, comme on viendrait rendre visite à un ami pour connaître son humeur du moment : en somme, on fait le tour du propriétaire, en fulminant si nos repères et nos habitudes sont bousculés (comme le bâchage tout vilain et inopiné de la Tour des Vents de l’agora romaine, – passage obligé sur le chemin de chaque premier apéro athénien sur Adrianou -, qui nous a laissé bien perplexes et  chiffonnés).

Mais on fait aussi la danse de la joie quand on tombe sur un endroit encore inexploré, surtout lorsqu’il satisfait une de nos marottes. Entre Thissio et Gazi, une ancienne fabrique de chapeaux abrite le Melina Culturel Center, qui consacre son rez-de-chaussée au théâtre d’ombres et de marionnettes. Plus mal balisé, on ne fait pas, aucun panneau ne l’indique lorsque l’on arrive de la station de métro Keramikos ; heureusement que les gens du coin sont bien urbains.

Ma moitié visite en familier les théâtres d’ombres d’ici et d’ailleurs, pille sur le sujet les rayons de la librairie Politeia* à chaque voyage et m’entraîne à sa suite dans tous les lieux qui pourraient éclairer ses lanternes sur le Karaghiozis, à la fois personnage et genre à part entière. Il arrive que nous fassions chou blanc (musée ou théâtre privé fermé) mais aussi que la grâce nous tombe dessus. C’est un peu ce qui c’est passé quand nous avons poussé les portes du Melina Culturel Center à la recherche de la figure emblématique du “Guignol” grec ;  la famille Charidimos a légué au centre tout son matériel de conception, de création, de représentation de ce théâtre populaire très insolent, qui fait rire tous les Grecs, du bambin aux têtes chenues. Les figurines plates, articulées, sont manipulées derrière un écran éclairé par un “montreur d’ombres”, avec grand renfort de bruitages variés et de textes improvisés. Les histoires s’inspirent autant de la mythologie, de la vie quotidienne des Grecs que de l’actualité politique et sociale. Si Karaghiozis reste un pauvre bougre toujours affamé, lesté d’enfants, manœuvrant avec habilité et fourberie pour triompher des puissants, il est aussi un infatigable vecteur de résistance à toutes les oppressions ; ce qui, vu les occupants de la Grèce, d’hier et d’aujourd’hui, explique sans doute son irréductible popularité.

La famille Charidimos** met donc sous le regard des visiteurs un fond de 900 pièces, autour du travail des trois membres actifs du clan, outils, matériaux (papier, carton, cuir, métal….), décors peints sur toile, techniques (pantins ciselés ou peints) mais aussi une kyrielle de personnages, de photos, d’images d’archives. Les deux demoiselles qui vous accueillent tout sourire, vous aident (en anglais) à mieux appréhender cette profusion et à vous y retrouver dans l’évolution des procédés et du métier en lui-même.

  Au moment de quitter le musée, nous sommes tombés nez-à-nez avec Sotiris Charidimos en personne, dernier “dessinateur/graphiste” de personnages du théâtre d’ombres. L’homme est très accessible, avenant, accueillant, jusqu’à nous ouvrir son espace privé de travail. Nous resterons sidérés devant cette bienveillance et une simplicité manifeste. Nous aurons même droit à un découpage original d’un Karaghiozis à main levée, effectué avec une virtuosité prodigieuse.

Ce lieu est entièrement libre d’accès, pour garder l’esprit du théâtre populaire, ouvert à tous. La ville d’Athènes ne voit pas cette gratuité d’un bon œil et n’aide en rien le musée à se faire connaître, puisqu’il ne rapporte pas grand’ chose, au seul point de vue pécuniaire. C’est bien dommage.  Si vous passez par Athènes, si vous êtes blogueur, fidèle des réseaux sociaux, prof, journaliste ou simple curieux, donnez un petit coup de main au musée en faisant de lui le nouvel endroit incontournable d’Athènes, pour cerner un peu mieux l’âme grecque par son théâtre d’ombres. Le quartier de Gazi, branché et fêtard vaut déjà le détour ; il aura désormais son alibi culturel.

Melina Culturel Center, à l’angle de Heraklidon et de Thessalonikis, station Keramikos / Ouvert du mardi au samedi de 10h à 20h, 14h le samedi. Le Routard le mentionne enfin…

* librairie sur Asklipiou, à côté d’Akadimias (station Panepistimio)

** Sotiris Charidimos, toujours bien vaillant (né en 1941) est le fils du “montreur d’ombres” du Pirée Christos Charidimos (1895 – 1970) et frère de Giorgos Charidimos (1924 – 1996), lui aussi “montreur d’ombres”.