Thessalonique 1er jour – le regard tourné vers la mer

Cela nous a fait tout bizarre de commencer cette première journée en nous demandant comment nous allions appréhender la grande ville bruyante, où nous n’avions aucun repère. Contrairement à Athènes où les pieds avancent tout seuls, nous avons eu un moment de flottement en quittant l’hôtel. Une plongée dans la cohue de la ville intérieure nous a semblé un peu brutale comme première rencontre et nous avons suivi bien sagement le quai sur quelques kilomètres, des “Parapluies” à ce qui est devenu notre quartier de prédilection, “Ladadika”.

Ces “Parapluies” (assemblage métallique installé en 1997, lorsque Thessalonique fut désignée Capitale européenne), tout comme la statue à cheval d’Alexandre, sont emblématiques de la Νέα Παραλία, une vaste esplanade qui longe la mer avant la Tour blanche. Lieu de balade (surtout à la tombée de la nuit), de détente, de farniente, cette Nouvelle plage est plutôt un aménagement assez réussi, qui vous isole du tintamarre de de la mégalopole : piste cyclable, petits jardins (rien à voir tout de même avec le Jardin national d’Athènes), sculptures d’un côté et planches de bois au plus près de la mer. Les autorités de la ville ont eu l’idée heureuse de ne pas créer une marina, concentration de voiliers qui barricaderaient l’horizon, mais à l’opposé, ils ont laissé tout cet espace ouvert sur la mer, le ciel et le mont Olympe, là-bas au loin qu’on distingue par beau temps. C’est l’endroit où l’on respire, où les décibels s’endorment, où l’on peut se poser pour rêvasser en regardant l’horizon.

Au bout de l’esplanade, se dresse la Tour blanche1, de sinistre mémoire. Haute de 34 mètres, large, trapue, compacte, elle n’a rien de bien séduisant. Ce n’est de toute façon pas ce qu’on lui demandait. Elle faisait partie des tours de défense de la ville, liées au mur de fortification qui ceinturait la ville. Des textes du Xème siècle mentionnent déjà une tour à peu près à l’endroit où se dresse aujourd’hui cette tour massive, pour protéger la ville des raids des pirates. Pour la datation exacte, c’est plutôt le grand flou : si beaucoup s’accordent sur le fait qu’une tour originelle, franque ou byzantine, datée au plus tard du XIIème a été reconstruite/consolidée/améliorée sous le règne de Soliman le Magnifique (au XVIème, donc), portant à l’origine le nom de « tour du Lion » les avis divergent ensuite sur la date exacte (certainement vers 1535) Elle demeure de toute façon un exemple d’architecture militaire ottomane, d’abord forteresse de la garde des Janissaires (« tour des Janissaires »), puis cachot, lieu de torture et d’exécution. La tour servira de prison de longues peines aux nombreux prisonniers grecs lors de la rébellion contre l’occupant ottoman qui éclate en Chalcidique en 1821, et de lieu de massacre de 3000 Janissaires en 1826, lorsque le Sultan décidera de dissoudre “définitivement” leur bataillon semi-autonome, devenu incontrôlable. La tour prend alors le nom de « tour du Sang»… À la fin du XIXème (après 1869), les Turcs entreprennent de grands travaux dans la ville (embellissement, assainissement, aménagements urbains…) et la tour est alors chaulée, pour effacer symboliquement son passé, et devient blanche. Elle ne l’est plus aujourd’hui, transformée en musée qui raconte l’histoire de la ville.

Tous les vieux quartiers de Thessalonique de la ville basse ont disparu lors d’un incendie accidentel, parti de la cuisine d’une maison modeste. Attisées par un vent violent, les flammes ont dévoré la ville durant deux jours, et au matin du 20 août 1917, 120 hectares de la ville se sont retrouvés en cendres et 72 000 habitants ont tout perdu.

Si l’incendie est évidemment une catastrophe, la ville de Thessalonique va renaître selon un nouveau plan d’urbanisme, mieux pensé, moderne, qui intègre les bâtiments romains et byzantins. C’est l’architecte et archéologue français Ernest Hébrard (1875-1933) qui conçoit le plan de la ville, autour d’un nouvel axe partant du forum romain vers la mer. Il aère la cité, trace de larges avenues coupées de perpendiculaires (une sorte de plan en damier), perce la ville pour aménager une promenade archéologique de la Rotonde de Galère à son palais, et conçoit la grande place emblématique de Thessalonique, la place Aristotélous.

Le style des nouvelles constructions, dans un mélange de style européen et d’un rappel “néo-byzantin” est chargé, avec profusion de balcons, colonnes, galeries extérieures, sculptures, ornementations… De la Tour blanche à la place Aristotélous, on reste le nez en l’air à admirer l’architecture nourrie, luxuriante des bâtiments. On notera qu’à la différence d’Athènes, la ville met les moyens pour entretenir son patrimoine.

La place est large, très ouverte sur la mer, adoucie par la courbe des bâtiments du fond qui prolonge l’espace jusqu’à la rue piétonne qui porte le même nom (C’est dans la rue Aristotélou que l’on trouve d’ailleurs la très bien achalandée librairie Ianos, que nous recommandons). Les arcades de la place, qui seraient un clin d’œil à la rue de Rivoli parisienne, abritent des cafés, l’entrée d’hôtels de luxe, de magasins plutôt haut de gamme. L’endroit est beau mais un peu lisse, un peu surjoué. Nous lui avons nettement préféré le quartier tout proche mais bien différent, celui de Ladadika, certes fort touristique au demeurant. Mais mi-octobre, nous n’y avons croisé que des familles grecques, quel que soit le moment de la journée où nous l’avons fréquenté.

Photo aérienne de la place trouvée sur le site grècehebdo.gr

Ce quartier, situé juste en face du port, n’a pas été touché par l’incendie et y demeure encore un peu de son jus. Comme son nom l’indique, et depuis la domination ottomane, Ladadika abritait les activités liées au commerce de l’huile d’olive. Le lieu s’est développé ensuite autour des épices, jusqu’à devenir un marché central.

Le quartier a changé de physionomie durant la première guerre mondiale où la présence de soldats dans le port a sensiblement modifié les services offerts à la clientèle : les bordels, les tavernes, les dancings ont alors remplacé les marchands d’huile et d’épices. Puis il a doucement décliné jusqu’à être franchement abandonné dans les années 1970 aux dealers, aux prostituées, aux parias. Vingt ans plus tard, ce petit quartier a été classé, réhabilité sans être défiguré (il reste encore des bâtiments en l’état, bien décatis comme je les aime, mais qui ne devraient pas tarder à être rachetés…). Déambuler dans des ruelles pavées piétonnes en étoile autour d’une placette est un délice. Les bâtiments de briques ou vivement colorés (anciens entrepôts, ateliers et magasins) ne dépassent pas deux étages, ce qui donne à l’ensemble une absolue cohérence.

Alors oui, Ladadika est devenu un peu “bobo”, avec ses bars, ses restos, ses petits magasins tout jolis et ces concerts de rue… mais hors saison, c’est le lieu parfait pour se poser au soleil, regarder les familles grecques y organiser une bonne partie de leur dimanche – les enfants jouent sur la place sans danger tandis que les parents sirotent un frappé avant d’aller déjeuner à deux pas. Nous, on ne s’en est pas lassés !

Enfin, en face de Ladadika, le port de Thessalonique… ce n’est pas nouveau, mon sang breton frétille devant n’importe quelle coque de navire, barquette ou tanker. Le port industriel est fermé à ceux qui n’ont rien à y faire, mais on voit très distinctement les installations, surtout lorsqu’elles s’allument à la tombée de la nuit.

Les grues de déchargement ressemblent à des Shadoks…

Le premier quai qui avance dans la mer a toutefois été aménagé en promenade, avec des cafés, un restaurant, le Musée du film, le Musée de la photographie, et on peut visiter un ancien bâtiment militaire qui y est amarré. On y trouve beaucoup d’étudiants qui viennent bouquiner et faire la sieste. C’est calme, on laisse derrière soi le flot des voitures et le bruit de la ville, et on regarde doucement le soleil se coucher dans le golf Thermaïque…

 

1 Pour une chronologie plus claire et sûre, je vous transmets celle réalisée par un historien de mes amis, spécialiste de Thessalonique – qu’il en soit ici vivement remercié.

1535/6 Une inscription ottomane fait état de travaux (construction, ou aménagements, attestés par une étude dendrochronologique) à la tour du Lion (Arslan kulesi). Si l’ordonnateur des travaux est bien Soliman le Magnifique, leur attribution à Mimar Sinan reste du domaine de la conjecture.

1667/8 Le célèbre voyageur ottoman, Evliya Çelebi, la décrit et lui donne le nom de la partie sud-est de Salonique, tour de Kalamaria (Kelemeriye kulesi). 

1826 Massacre des janissaires ordonné dans tout l’Empire par le sultan réformateur Mahmut. II fait de celle-ci la tour Sanglante (Kanlı Kule). Si des chrétiens orthodoxes de Chalcidique révoltés en 1821 y furent bien internés lors de la répression qui suivit, certains purent y mourir du fait de mauvais traitements ; mais comme l’autorité ottomane avait pour but de les vendre comme esclaves, elle n’avait guère intérêt à se priver d’une trop grande quantité de marchandise négociable…

1869 (et non 1866 comme on continue à le répéter) Le vali modernisateur Midhat Paşa obtient de la Sublime Porte l’autorisation de démolir, sous prétexte d’hygiène, la muraille maritime. Un plan dressé à cette occasion en 1871 montre que la tour était comprise dans une enceinte particulière, rattachée aux murailles maritime et terrestre orientale. Cette enceinte avait un plan différent de celle qui, bâtie ensuite, et visible sur de nombreuses photographies et cartes postales, fut démolie en 1911-1912, quelques mois seulement avant l’entrée des troupes grecques dans la ville.

1883 Un rapport consulaire et un article de la presse locale assurent que le nouveau nom de tour Blanche (Beyaz Kule) résulte d’une décision du sultan, futur massacreur (le “Grand Saigneur” disait Anatole France), Abdülhamit II. Pour occulter le nom sinistre de la tour, il ordonna de la faire peindre (ou enduire ?). Pour des raisons de chronologie, ce ne fut pas l’œuvre d’un détenu juif qui aurait gagné sa liberté – certains prétendent même que ç’aurait été la vie sauve – en faisant exécuter à ses frais la peinture : cette anecdote est datée de 1891 par Joseph Νehama dans son Histoire des Israélites de Salonique.

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