Kostas Moursélas – Nous nous sommes tant aimés !

 

Les Enfants du Pirée (Βαμμένα κόκκινα μαλλιά – 1989)

Roman de Kostas Moursélas *

Traduction Martine Bertrand et Vasso Hudelot

Éditions Cambourakis, 2017

 

C’est bizarre cette impression parfois de ne pas avoir lu le même livre que les autres… Les Enfants du Pirée** rencontre en Grèce à sa sortie en 1989 un succès retentissant, au point d’être adapté rapidement en série télé. Édité d’abord chez Hatier en 1996, puis aujourd’hui repris chez Cambourakis, le roman a soulevé l’enthousiasme des critiques et des lecteurs, à juste titre. Mais pour des raisons qui ne sont par forcément les miennes.

De l’âge des possibles à celui de la maturité, douze potes du Pirée traversent vingt ans d’histoire grecque, de la fin de la guerre civile à l’arrivée des Colonels. « Nous voulions changer le monde, mais le monde nous a changés ! », pourraient-il claironner comme les héros du film d’Ettore Scola***. Autour d’eux gravite le petit peuple du quartier, de Corinthe et d’Athènes, une soixantaine de personnages curieux, drôlatiques ou bizarres, militaires, taverniers, marchands, putes et bigotes, simples sympathisants du Parti ou vrais staliniens convaincus, étudiants perpétuels, ouvriers et chômeurs. C’est un peu la cour des miracles dans cette Grèce en miniature : on boit beaucoup, on baise encore davantage, on tabasse, on filoute, on gruge. Et on louvoie comme on peut, entre la terreur organisée du pouvoir conservateur qui traque les sympathisants communistes et les idéaux intimes qu’on évite de porter en bandoulière.

Kostas Moursélas fait émerger de la bande le narrateur, Konstandis Manolopoulos (les mêmes initiales que l’auteur…) et son meilleur ami depuis l’âge du lycée, Emmanouil Rétsinas, dit Louïs. Louïs, l’insaisissable, l’indescriptible, « un magicien, un salopard prodigieux, le type devenu un modèle à imiter et à éviter à la fois ». Anarchiste, insouciant, indiscipliné, fou, « Louïs, c’était Circé, une vraie sirène, le fils de pute, une invitation à la résurrection des morts ». Un gars qui vit au jour le jour, dédaigneux de la réussite sociale, incorruptible, libre. Sous son ombre, ébahi et émerveillé de côtoyer un pareil phénomène, le timide et falot Konstandis Manolopoulos fait de son mieux, conscient de ses limites, de la trouille qui ne le quitte pas, de ses lâchetés qui s’accumulent avec les années. Deux personnages, deux mentalités, deux sociétés.

Louïs serait une version moderne de Zorba, lui empruntant son exubérance, son indépendance, sa hardiesse, son impertinence, son amour de la vie. J’avoue n’avoir jamais accroché avec Kazantzákis et m’être chez lui souvent copieusement ennuyée. Kostas Moursélas fait de son héros un personnage beaucoup moins pontifiant et plus complexe que Zorba, moins centré sur lui-même. Car Louïs sait emmener les autres personnages hors de leur zone de confort pour les révéler à eux-mêmes, tel un maïeuticien : certains avouent leur sympathie refoulée pour le Parti communiste, d’autres assument soudain leur homosexualité, des femmes longtemps soumises finissent par tout envoyer valser, des militaires laissent tomber l’uniforme pour la poésie… « De toute façon, cet homme-là émet des ondes, il exerce un pouvoir magique sur son entourage. » Pour Louïs, les rêves et la réalité ne sont qu’une unique et même chose, à tel point qu’il quittera femme et enfant pour tâter de la magie et du cirque itinérant et qu’il choisira de vivre au milieu d’un capharnaüm de décors de théâtre.

Le livre contient deux époques, celle des idéaux de jeunesse, des heures passées à refaire le monde, des amitiés que l’on pense éternelles, et celle de la réalité, de la maturité, de sa dureté, et de ses compromissions. D’une comédie étourdissante où l’on sourit souvent des situations rocambolesques et inextricables dont Louïs finit toujours par s’extraire (en ayant tout de même une certaine habitude de prendre la poudre d’escampette quand de sérieux ennuis se rapprochent et le cernent de  trop près), on passe brusquement à une tragédie très sombre. « Car il ne faut pas confondre les idées et les affaires… » L’argent sale, les escroqueries les plus répugnantes, les fréquentations douteuses pour monter plus haut et plus vite, les trahisons, les dénonciations, le reniement, tout y passe dans la grande machine à broyer l’intégrité et l’honneur. Et ce n’est pas beau à voir. Cette partie du livre est pour moi la plus réussie, la mieux écrite, avec une histoire qui se resserre autour des salopards survivants, et parce qu’une incroyable montée en tension accompagne le premier passage de la faucheuse. Parfois, il vaut mieux se gaver de valium pour ne pas voir le délitement des idéaux et l’avènement des fripouilles, passées du PC aux Colonels sans sourciller. Le camarade suicidé laisse une lettre bouleversante à ses anciens compagnons de route, où il dégaine à tout va et leur crache au visage l’étendue de leur forfaiture… « Je meurs, mes salauds, tas de bons à rien »

Trois personnages s’en sortiront, cabossés mais droits : d’abord Louïs, qui s’enfuit une dernière fois sans laisser de traces, repoussé désormais par sa bande : « Ce n’était pas exactement de la haine. Plutôt un sentiment confus. De l’admiration, de la rancune, de la jalousie, et surtout une immense peur sournoise et inavouée. Personne ne lui pardonnait qu’il ait osé aller à l’encontre de toutes les valeurs pour lesquelles eux, ils avaient gaspillé leur vie, et que malgré tout il ait réussi à ne pas s’enfoncer, à ne pas tomber dans les magouilles et à éviter les affronts ». Puis le narrateur, qui à mesure de l’inimitié grandissante des renégats n’a de cesse de prendre la défense de Louïs, qui, lui, n’a jamais dévié de sa ligne de conduite. Konstandis Manolopoulos finira par reprendre sa liberté, en en payant très cher le prix, mais en trouvant dans la tragédie humaine qui s’est déroulée sous ses yeux le terreau de son premier livre.

Et il y a Martha, celle dont personne ne parle, personnage dont la chevelure donne pourtant son titre original au roman (Βαμμένα κόκκινα μαλλιά / Les cheveux teints en roux). C’est dire l’importance que lui donne Kostas Moursélas. Elle est le fil qui court tout au long du roman. Elle est surtout le grand amour du narrateur, qui passe quatre cents pages à l’éviter, parce qu’elle est la vie, le danger, la liberté devant lesquels Konstandis Manolopoulos a toujours fui, jusqu’à ne plus pouvoir échapper à lui-même. Cette ultime rencontre dans un hôtel miteux du Pirée, brisera ses dernières défenses et la fausseté de sa petite vie rangée. Louïs l’aura façonné, Martha lui aura ouvert les portes de la cage.

« Louïs te disait : “Ta vie, elle t’appartient, mais tu la jettes trop facilement aux ordures !… Tu les as, les clefs ! Pourquoi tu ne les utilises pas ? Ouvre la porte et tu rentreras au royaume des cieux !” ».

 

* Kostas Moursélas (1932 – 2017), scénariste, homme de théâtre et romancier

** Le titre choisit par les Éditions Cambourakis m’interpelle. Que vient faire ici la chansonnette trop serinée d’une comédie légère, aux antipodes du roman de Moursélas ? C’est au mieux une idée marketing pour ratisser large pas très heureuse, au pire un sacré contre sens.

*** Nous nous sommes tant aimés, film d’Ettore Scola (1974), qui traite du même sujet que le livre de Moursélas

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