Marcel Proust – Pli selon Pli

 

Marcel Proust – La Fabrique de l’Œuvre

Exposition à la Bibliothèque nationale de France

Commissaires : Antoine Compagnon, Guillaume Fau et Nathalie Mauriac Dyer

Exposition prévue jusqu’au 22 janvier 2023

 

Quand il s’éteint le dix-huit novembre 1922, Proust n’a pas encore posé la dernière pierre de sa monumentale « cathédrale » littéraire. Si les deux murs porteurs, le premier chapitre du premier livre et le dernier de l’ultime volume, ont été rédigés à la suite (dés 1909), le reste du bâti sort de terre dans un chaos… très ordonné. Pour son architecte exclusivement, le seul à visualiser l’inédite structure qu’il souhaite obtenir. Les ébauches des lignes s’écrivaient au crayon dans les travaux antérieurs (Jean Santeuil), les articles pour le Figaro, les Soixante-quinze feuillets, et le Contre Sainte-Beuve. Jusqu’au jour où les matériaux dispersés s’emboîtent, la construction s’incarne. « Les Intermittences du cœur » (titre originel) aurait dû voir le jour en 1912-1913 en deux volumes ; « Le Temps perdu » et « Le Temps retrouvé ». Mais l’ossature trop étroite craque très vite et devient trilogie, sous les intitulés que nous connaissons toujours (Du côté de chez Swann, Le Côté de Guermantes et Le Temps retrouvé), puis quadrilogie avec Sodome et Gomorrhe. La poussée de la matière n’est plus contrôlable et des chapitres s’imposent comme clef de voûte : il faut prévoir un cinquième tome qui devient le second, avec Á l’ombre des jeunes filles en fleurs. C’est à Robert Proust, le frère médecin de l’écrivain et à Jacques Rivière, éditeur de la NRF, de se dépatouiller des manuscrits non encore finalisés au décès de Marcel, devenus La Prisonnière et Albertine disparue. Les sept piliers de la Recherche sont debout, en 1927.

L’élaboration, la construction, le tricotage des romans sont au cœur de l’exposition de la BnF, issue principalement du fonds Proust de la Bibliothèque, et confiée à des commissaires mieux qu’avertis. Nul voyage au sein de l’œuvre littéraire en elle-même (contenu, style, procédés d’écriture, influences…) mais un focus sur l’élaboration matérielle, le procédé d’écriture par le biais des notes, carnets, cahiers, manuscrits et son histoire éditoriale. Un peu comme si on pouvait déplier et mettre à plat le cerveau de l’écrivain pour suivre son mécanisme de création. La BnF, devant la démesure de la machinerie, propose de suivre l’écrivain volume par volume, en respectant la tomaison originale, -complexe et en constant devenir- voulue par l’écrivain. Mais, entre l’esquisse et les livres aboutis, le chantier est pharaonique. Certes, l’exposition sécurise d’abord le visiteur en le promenant, entre tableaux, photos, robes, lettres et objets familiers, dans les morceaux choisis qui ont fait le mythe et les repères : « LA » première phrase et ses variantes antérieures, le baiser du soir, le trempage dans le thé (d’abord pain rassis, pain grillé ensuite biscotte, enfin « Petite Madeleine »), Combray, Vinteuil, Balbec, Charlus, la mort de la grand-mère, « le petit pan de mur jaune », « – dans le Temps », tout y est.

Mais tourner les pages d’une œuvre aussi labyrinthique ne ressemble pas à une balade de santé. On se demande assez rapidement, qui, du livre ou du romancier a dominé, phagocyté l’autre. Proust a-t-il donné vie à un monstre, une entité en perpétuelle expansion qui a étouffé son propre créateur, ou bien est-il resté aux commandes d’un processus intime et complexe, qu’il a mené bien au-delà de ses intentions initiales ? Car quand Proust se lance dans ce récit monumental, il avance d’abord sur les ruines de projets mort-nés, inaboutis ou disséminés dans différents écrits. Rien de linéaire dans son écriture, il va d’abord puiser dans ses textes antérieurs de quoi nourrir la production en cours. Et avance de la même manière, en écrivant par « morceaux », par « sujets », sans plan écrit, autre que celui qu’il a en tête. Ces pièces du puzzle morcelé seront assemblées plus tard, quand le besoin de la narration les appellera.

L’exposition permet ainsi de différencier les « soixante-quinze cahiers d’écriture, dits de brouillon » où Proust rédige dans le désordre ses fragments narratifs indépendants des « cahiers de montage » – provisoires, attendu que l’écrivain ne cesse de déplacer, de décaler, d’intervertir les épisodes. Il existe aussi des « cahiers d’ajoutages » pour nourrir ses personnages d’anecdotes qui attendent d’être insérées au moment opportun. Puis viennent les « vingt-trois cahiers de mise au net », qui peuvent totalement différer des « cahiers de montage » et remettre en question l’ordonnancement précédent. C’est encore maîtrisable avec deux ou trois tomes prévus, mais totalement dantesque à mesure que l’écriture monte en puissance. Si l’on rajoute les notes éparses, les feuillets, les épreuves, les placards (le tout contenu dans une seule pièce,  sa chambre – un comble pour un asthmatique !), on se demande comment le palais mental de Proust pouvait s’y retrouver dans une telle masse de données (Céleste aurait brûlé trente-deux cahiers sur ordre de l’écrivain, qu’il faudrait ajouter à cette himalayenne montagne de paperasse) et donner naissance à une œuvre aussi enchevêtrée.

Après les supports multiples, c’est le procédé d’écriture spectaculaire qui est absolument fascinant. Engagé volontaire dans un projet totalement novateur, Proust avance par tâtonnements : corrections, ratures, ajouts, remords, les manuscrits débordent d’encre. C’est Céleste qui aura l’idée, en lieu et place des notes volantes indomptables, de constituer les « paperolles », fragments de correction collés entre eux, pliés, et recollés ensuite à la marge inférieure des pages des cahiers. Dépliées, ces paperolles peuvent mesurer près de deux mètres, comme les excroissances d’une matière grise sortie d’une boite crânienne trop exigüe.

Les cahiers/manuscrits, patchworks peu lisibles et surchargés, sont un casse-tête pour Gallimard. Une dactylo de la NRF, une certaine Mlle Rallet, va se charger de mettre à plat (au sens propre du terme) cette première mouture. Les pages des cahiers, les ajouts dans les marges, les paperolles sont découpés et disposés pour constituer un texte lisible, accessible et aéré, avant d’être fixés sur de grandes feuilles pour former des « planches ». L’écrivain est tellement enthousiaste du travail d’orfèvre de Mlle Rallet, qu’il propose à Gallimard de publier une vingtaine d’exemplaires de luxe d’Á l’ombre des jeunes filles en fleurs, enrichis d’épreuves manuscrites travaillées, sorties des mains de la jeune femme : le texte en lui-même est devenu une œuvre d’art. Évidemment, ces premiers placards seront eux-mêmes « réinfusés de surnourriture », corrigés, tronqués, bousculés, jusqu’à l’ultime final cut, où il se réserve le droit… de repenser tout un volume.

Proust écrit jusqu’à son dernier souffle, laissant une œuvre en suspens, source inépuisable de développements encore embryonnaires. Et impossible à achever, puisqu’on ignore qui de l’œuvre ou du créateur alimente l’autre. Sans doute parce que la traversée des souvenirs à rebours, la balade mémorielle d’un monde disparu est aussi une plongée dans les abysses d’une conscience, où le narrateur part à la recherche de lui-même.

 

 

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