Dìnos Christianòpoulos – La gloire du paria

 

La Mauvaise pente (Η Κάτω Βόλτα – 2004)

Textes de Dìnos Christianòpoulos

Traduction : Hélène Zervas et Michel Volkovitch

Éditions Le Miel des anges, 2022

 

Drôle de lascar que ce poète disparu en 2020 à l’âge de 89 ans. Allergique aux honneurs officiels et distinctions tardives, il se revendique « hérétique, solitaire et anarchiste ». Et surtout disciple de Cavafy, dont il partage ouvertement les goûts amoureux. De quoi détonner dans le paysage littéraire grec. La Mauvaise pente recueille douze textes en prose, empreints de cette singularité, de ce refus des compromis, du mensonge, du faux lyrisme. Dìnos Christianòpoulos, poète urbain viscéralement lié à sa ville de Thessalonique, écrit court, sec, précis, avec réalisme et sans illusions. Rien de brumeux, d’allusif, de flottant, de « poétique ». La solitude, l’échec, l’inéluctabilité du destin, le déterminisme social charpentent des nouvelles aussi incisives que sarcastiques.

Si l’auteur ne ménage pas ses contemporains, il n’en est pas moins ironique avec lui-même, face à ses propres contradictions. Né dans la misère noire, les privations, les humiliations et les injustices vont façonner les jeunes années de Christianòpoulos. Pour ne pas crever de faim, il fréquente une école religieuse, qui dispense des repas aux élèves en plus de l’instruction ; un de ses professeurs, éditeur d’une revue littéraire à ses heures perdues, l’initie à la poésie et lui ouvre les portes de l’écriture. Cet esprit libre, qui rejettera le dogme et les bondieuseries, gardera malgré tout un fort sentiment religieux, une foi toute personnelle – il traduira même l’Évangile selon Saint Matthieu. Un hérétique très orthodoxe, en fait.

Ses textes s’apparentent néanmoins à un jeu de massacre, une rébellion frontale contre la morale établie, avec un aplomb sidérant. Les quatre premières nouvelles – datées des années 50 – traitent sans fard de la difficulté de s’assumer comme homosexuel et de vivre une relation amoureuse au grand jour. Si le mot n’est jamais prononcé, Dìnos Christianòpoulos ne laisse aucun doute sur le lien très particulier qui unit les protagonistes masculins : ceux qui doivent composer avec la norme et les interdits, se reconnaissent d’un regard, d’un mot codé. Même si un début de relation est possible dans cette fraternité amoureuse de l’ombre, les histoires au long cours sont illusoires. On devine la propre voix de l’auteur derrière certains personnages plus audacieux, plus entreprenants, qui ne se résignent pas à vivre des aventures dérisoires et clandestines.

Christianòpoulos est sans doute un peu en avance sur son temps, un hors-la-loi, un dissident frondeur esseulé, qui aimerait croire au bonheur mais qui se heurte d’abord à la lâcheté de ses « amis », prompts à se renier et à se ranger. Mais aussi à ses propres tourments intérieurs. Le héros de sa première nouvelle, « Estomac barbouillé », poète à l’humour grinçant qui lui ressemble comme un frère, croise le regard d’un jeune nageur durant une soirée. Passées les premières et discrètes approches, il se focalise sur une tache qui macule son pantalon, une tache indélébile comme un stigmate. Lorsque la fin de soirée le trouve incommodé, nauséeux, endolori, il se raccroche à une hypothétique intoxication alimentaire qui recouvre mal le dégoût physique de se sentir différent et hors-jeu des amours licites des jeunes de son âge.

Son autodérision, son regard sans concessions sur les situations de la vie courante, donne à ses nouvelles une tonalité très tranchante. Idem quand il fustige ses confrères écrivaillons et gendelettres qui prennent des poses, jouent de la flagornerie et des courbettes pour exister. Ses nouvelles sont traversées par une morale, une droiture, un respect pour les plus humbles, qui s’échinent à faire leur travail du mieux possible. Peu lui importe de dégommer les vieilles gloires fanées de la littérature grecque au profit d’un montreur d’ombres talentueux bientôt aveugle, d’un cuisinier de génie illettré, ou d’un ancien cafetier devenu militaire, habile à « raconter » la révolution de 1821, telle « que l’a vue un homme du peuple bon et intègre ». Pas de place pour l’ambition et la bassesse.

En revanche, Dìnos Christianòpoulos parvient, avec simplicité et délicatesse à brosser l’indéfectible courage d’un appelé, refusant, au nom de sa foi, de porter une arme. Le jeune homme, beau et blond comme un ange, subit les humiliations, les brimades, les violences physiques des militaires qui veulent le faire plier. Il garde contre vents et marées un doux sourire, un calme serein, une indéfectible loyauté envers son église. Le narrateur de la nouvelle raconte qu’un soir, alors qu’un concert impromptu était organisé entre militaires musiciens, le prisonnier rétif est tabassé si violemment qu’il hurle de douleur dans la nuit. Christianòpoulos de souligner : « je partis sans saluer, plein d’amertume à la pensée que je continuais à me passionner pour la beauté et la poésie alors que des milliers de martyrs croupissaient dans des cachots ».

Certes poète, éditeur, traducteur, critique… Dìnos Christianòpoulos est d’abord un noble citoyen, debout contre l’autorité arbitraire, l’oppression, la brutalité, la pensée dominante. Anarchiste non violent, voilà qui lui irait très bien.

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