Mathias Énard – Fragment d’un voyage immobile… vers la léthagie.

 

Boussole

Roman de Mathias Énard

Actes Sud, 2015

Prix Goncourt 2015

 

Quelle consternation ! Quelle déconvenue ! Trois ans d’attente depuis le dernier opus pour 378 pages indigestes, asphyxiantes, inabordables. Si fort que j’aime Mathias Énard, si idolâtre que je sois de ses précédents livres, il m’est impossible de défendre celui-ci, qui m’est tombé des mains par trois fois, et dont je ne suis péniblement venue à bout que par déférence envers l’homme de plume ; un pensum, un Himalaya de l’ennui, – d’aucuns* l’ont même élu somnifère de l’année -, un gavage forcé qui vous laisse hébété.

Comment parvenir à assommer à ce point un lecteur quand on lui parle d’avant et d’ailleurs, du XIXème et des rêves d’opium, de Palmyre et d’Istanbul, de Liszt et de Mahler, de Rimbaud et d’Annemarie Schwarzenbach ?

On aurait tant aimé retrouver dans Boussole, un peu de cette poésie, de cette grâce, de cette délicatesse de style dont Mathias Énard faisait preuve pour nous raconter Michel-Ange, et ses projets de pont sur la Corne d’Or. Mais à trop vouloir nourrir son propos, à radoter un peu aussi, à laisser filer sa plume sans contrôle ni relecture (combien de fois retrouve-t’on le mot « altérité » ? – j’ai cessé de compter à 15…), l’écrivain passe à côté d’un grand ouvrage.

Le livre (je n’ose dire roman, puisqu’aucune trame, aucune histoire ne vient soutenir l’édifice) se confond avec le monologue et les divagations d’un musicologue insomniaque viennois durant une nuit pluvieuse, qui vient d’apprendre que ses jours sont désormais comptés. Le quadragénaire rumine son infortune, fait le bilan d’une carrière universitaire sans grande envergure et reconstruit ses souvenirs du Proche-Orient, sillonné au hasard de ses postes, lorsqu’il n’était encore qu’un jeune chercheur. Et surtout, il s’adresse à sa belle inaccessible, une Orientaliste de renom qui fuit toujours plus à l’Est, avec qui les rendez-vous manqués furent légion.

Alors, indéniablement, globe-trotter formé aux Langues O’, familier de l’arabe et du persan, chercheur en Turquie, Syrie et Iran, Mathias Énard maîtrise son sujet et insuffle à son livre le vécu de ses rencontres, de ses découvertes et son savoir encyclopédique. Mais sans se demander à aucun moment si le lecteur moyen peut le suivre dans ce catalogue étouffant de références livresques, d’anecdotes, de culture démente, d’érudition si pointue qu’elle en devient infernale.

Les rêveries du musicologue sont une suite de digressions sans fin, de détours prompts sur un détail, de cabrioles impétueuses, de virages en épingle à cheveux, comme une bille de flipper hors de contrôle qui ricoche frénétiquement. Mathias Énard manie de plus un « name dropping » continuel un peu crispant : sur deux simples pages qui précèdent le récit du dernier concert viennois donné par Beethoven déjà atteint de surdité, il est capable de suivre soudain une idée et de rebondir sur pas moins de vingt cinq noms, de Hammer-Purgstall à Louis-Philippe, en passant par Beethoven, Dr Glossé, A. et T. Apponyi, Chopin, Liszt, Sand, Balzac, Hugo, Lamartine, Metternich, Napoléon, Talleyrand, Goethe, Hafez, Schubert, Mendelssohn, Schumann, Strauss, Schönberg, Rückert, Jalal od-Din Roumi, Louis XVI et Louis XVIII ! Cela devient totalement apocalyptique lorsqu’il s’amuse ainsi avec des compositeurs, poètes, traducteurs, philosophes, diplomates arabes, voire des leaders de tribus bédouines, de nous connus ni des lèvres ni des dents : pas une note, pas une ligne biographique, le néant, on navigue en terre inconnue.

S’attacher aux personnages est difficile, tant leur seule raison d’être est d’étaler continuellement leur bagage doctoral, même lorsqu’ils se draguent, qu’ils s’adonnent à l’opium, qu’ils fréquentent les bordels, qu’ils fouillent des sites archéologiques, qu’ils organisent des nuits à la belle étoile, ou qu’ils perdent pied dans des crises de folie. Sont-ils verbeux et pédants ! De plus, tous répondent à un schéma préétabli qui confine à la caricature ; la belle est évidemment sublime, brillante, insaisissable, multilingue, incarnant à elle seule toutes les saveurs de l’Orient, les chargés de thèse sont vieux et libidineux, les archéologues trafiquent les œuvres d’art en sahariennes et foulards couleur crème, les chercheurs abusent des paradis artificiels et finissent timbrés…

Mais qu’est donc censé servir ce colloque perpétuel pontifiant ? L’Orient, ou plutôt les relations entre Orient et Occident, leurs limites floues, leurs enchevêtrements, leurs allers-retours culturels, les échanges et les emprunts ; « sur toute l’Europe souffle le vent de l’altérité, tous ces grands hommes utilisent ce qui leur vient de l’Autre pour modifier le Soi, pour l’abâtardir, car le génie veut la bâtardise, l’utilisation de procédés extérieurs pour ébranler la dictature du chant de l’église et de l’harmonie ». Ainsi, la musique s’enrichit de ces dialogues constants où elle va et vient, adoptée, renouvelée, puis renvoyée dans sa culture d’origine où elle séduit encore davantage, comme s’il y a avait du soi en l’autre. Pas d’Occident dominateur ni d’Orient dominé, car l’Orient est une construction, une illusion, un ensemble de représentations dans laquelle chacun puise à l’envi. C’est à Lucie Delarue-Mardrus que nous devons cette phrase extraordinaire : « Les Orientaux n’ont aucun sens de l’Orient. Le sens de l’Orient, c’est nous autres, les Occidentaux, qui l’avons. » L’Orientalisme n’est en fin de compte qu’une construction mentale, une rêverie, une déploration, une exploration toujours déçue. Tous les voyages vers l’Est sont une confrontation  avec ce songe. Il y a même un courant fertile qui construit sur ce rêve, sans avoir besoin de voyager. Heinrich Heine glissera à Liszt avant son départ pour Constantinople : « Comment ferez-vous pour parler d’Orient quand vous y serez allé ? »

Nombreux furent ces orientalistes tentés de guérir leur mélancolie foncière par cet ailleurs ; la quête de soi au travers des autres… Peine perdue, ils se sont fracassés sur leur propre exil.

* Je parle de vrais lecteurs, pas de la presse cireuse de pompes.

3 Comments

  1. Reply
    Gine

    Eh bien, je me sens dispensée de le lire… Par contre, quel plaisir à te lire toi! Merci pour cette critique qui paraît bien mieux menée que le livre lui-même!

  2. Reply
    Kefalonia

    Merci ! Mais si t’as pas eu le temps de lire encore le garçon, je te conseille le superbe « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants », un grand cru !

  3. Reply
    Amartia

    Déjà que je n’avais pas été tellement emballée par « Parle-leur… » (tu peux voir ma critique dans « mes lectures »), je ne vais pas me lancer dans la lecture de celui-ci., tu m’en as définitivement découragée !

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