Jeffrey Eugenides – La Machine Infernale, de Bursa à Détroit

 

Middlesex

Roman de Jeffrey Eugenides

Éditions de l’Olivier, 2003

Prix Pulitzer 2003

 

 

Mais par où commencer ? Par quel bout prendre ces 667 pages serrées, denses, foisonnantes, qui, sous prétexte de nous coller aux basques d’une lignée grecque, exilée aux États-Unis après la Grande catastrophe, nous parle d’identité, de fatalité, d’apprentissage et de réconciliation avec soi-même.

La fresque familiale se double d’un long traveling historique, partant des collines du Mont Olympe en Asie Mineure et de Smyrne en flammes, jusqu’au brouillard de San Francisco dans les années 1970, en passant par le Michigan, la prohibition, les usines Ford, la naissance de la Nation of Islam, les émeutes raciales de 1967, le mouvement hippy. Voilà pour la toile de fond.

Mais surtout, pas d’hérédité grecque sans mythe, tragédie, oracle, Deus ex machina, et ces lois aveugles du destin, auxquelles aucun mortel ne peut se soustraire. Car si les Olympiens regardaient avec bienveillance les unions incestueuses, les travestissements, les flottements de genres, les changements brusques d’identités sexuelles, les indécisions de Dame Nature et les mariages consanguins rencontrent ici-bas moins d’enthousiasme, Œdipe en sût quelque chose. Alors, quand l’espièglerie des Dieux rencontre l’inexorabilité de la providence et l’ignorance des humains, l’histoire promet d’être explosive.

Il faut dire aussi que dans les petits villages des collines de Bursa, on n’est pas trop tatillon sur le livret de famille, et il arrive fréquemment, faute de prétendants nouveaux-venus dans ces territoires isolés, que l’on se marie entre cousins « à la mode grecque ». Mais après neuf générations de ces unions en vase clos, les chromosomes commencent à tirer la langue et à s’emmêler les pinceaux. Surviennent des bizarreries, des gènes récessifs qui somnolent en tapinois, attendant que la fatalité se mette en marche pour retrouver leur moitié perdue et devenir ainsi gènes dominants ; la Grande catastrophe en sera le détonateur.

Ainsi, Desdemona et Eleutherios Stephanides, à la fois cousins mais aussi frères et sœurs, profiteront de leur anonymat dans leur long voyage vers Détroit pour dépasser l’interdit et se marier en 1922. Leur fils épousera lui aussi sa propre cousine, qui donnera naissance à Calliope Helen Stephanides, narrateur* de la saga. « Récapitulons : Sourmelina n’était pas seulement ma tante, elle est également ma grand-mère. En plus d’être mes grands-parents, Desdemona et Lefty étaient ma grand-tante et mon grand-oncle. Mes parents étaient mes cousins au second degré, et mon frère était aussi mon cousin au troisième degré. » Alors certes, même si Ex ovo omnia**, l’arbre généalogique des Stephanides nécessite de prendre des notes.

La transmission du gène maudit et les histoires de famille racontées comme une épopée font place, au milieu du livre, au « cas » Calliope, victime candide des turpitudes héréditaires, de cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de chaque berceau. On glisse alors de la saga classique au roman introspectif, réaliste, où le souffle de l’histoire fait place aux théories médicales et au road movie d’un adolescent parti à la recherche de lui-même. Si le médecin qui l’a mise en monde l’a déclarée « fille », il faudra à Calliope devenue Cal, une bonne dose d’hardiesse, de persévérance et de résistance à l’incommensurable bêtise et forfanterie des charlatans psycho-hormonaux pour reprendre sa vie en main et s’assumer en tant que garçon.

Car Calliope/Cal est un hermaphrodite parfait, mâle génétiquement mais doté de deux organes sexuels, élevé comme une fille dans l’ignorance absolue de sa spécificité, pour cause de cécité médicale. Si ces données contradictoires tenaient la route tant bien que mal durant la petite enfance, le bouleversement hormonal de l’adolescence va semer la pagaille dans le corps et le cœur de Calliope/Cal, qui ne s’y retrouve plus. Le livre vire à un réquisitoire au vitriol contre les psys, sexologues, endocrinologues de tous poils, qui regardent et tripotent avec une pitié malsaine ces hermaphrodites et les considèrent d’abord comme des malades qu’il faut soigner et « reconfigurer », évidemment sans leur demander leur avis. Le choix de leur attribuer un sexe ou l’autre, de les mutiler définitivement, de les gaver d’hormones, varie selon les modes, la résonnance d’un article, la renommée d’un sexologue, l’audace d’une nouvelle théorie.

Mais Calliope/Cal voit venir de loin le charlatan boursouflé d’ego qui fourrage dans son intimité et lui fait mater du porno au kilomètre pour « étudier » ses réactions (l’adolescent/e n’a alors que 14 ans et nous sommes dans les années 70’ !) ; elle/il joue avec les certitudes et les préjugés du pseudo-médecin avec une ruse consommée, avant de lui claquer dans les doigts et de fuir vers la côte Ouest pour partir enfin vers sa vérité, en laissant loin derrière son « sexe d’élevage ».

Jeffrey Eugenides possède, lui, la double appartenance culturelle, américain par sa naissance, grec par son ADN. Le romancier évite l’écueil du roman à thème un peu bourratif qui aurait plombé la narration. Il prend des chemins de traverse, s’autorise des digressions poétiques et subtiles, sait regarder le monde à hauteur d’enfant et d’adolescent, décrit avec une extrême délicatesse ce qu’il peut rester de grec dans la vie de frais émigrés, en notant avec un peu de mélancolie aussi le contraste entre le monde des hommes et celui des femmes, des blancs et des noirs, la vieille Europe et le Nouveau Monde, les traditions et le modernisme et bien évidemment, le destin et le libre-arbitre.

Middlesex, c’est un peu tout cela, de la culture de la soie en Asie Mineure au début du XXe, jusqu’aux arguties des partisans de l’acquis contre l’inné un siècle et demi plus tard, au travers du regard d’un être un peu à la marge, donc particulièrement bien placé pour dévider le fil de la petite et de la grande Histoire. C’est surtout une réflexion sans dogmatisme ni réponse assénée brutalement sur ce sexe « intermédiaire » qui se fracasse sur la notion de « normalité », pas si normale que cela. « Il y a toujours eu des hermaphrodites, toujours. D’après Platon, le premier homme était hermaphrodite, moitié homme, moitié femme. Puis, les deux parties se sont séparées. C’est pourquoi, tout le monde recherche son autre moitié. Sauf nous. Nous avons déjà nos deux moitiés ».

*Calliope, muse de la poésie et de l’éloquence

**in les Métamorphoses – Ovide

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