Fernand Khnopff – Symboliste solitaire ou buvard égocentrique ?

 

Fernand Khnopff, le maître de l’énigme

Exposition au Petit Palais

Jusqu’au 17 mars 2019

 

 

Cela faisait quarante ans que Paris n’avait pas accueilli le symboliste belge. Le Petit Palais remédie aujourd’hui à cet oubli, en présentant une très belle exposition, lisible et surtout instructive, pour tenter de dissiper les brouillards qui recouvrent la production parfois ésotérique de Khnopff.

L’idée d’ouvrir sur une salle consacrée à l’atelier bruxellois du peintre donne les clefs indispensables à la compréhension de l’œuvre. Détruit en 1938, il ne reste aujourd’hui rien de ce qui fut le refuge d’un homme secret, obsessionnel, hors du temps. Le lieu, surmonté d’une statue d’Aphrodite et construit selon ses plans, avait pour devise, gravée au-dessus de la porte, « Passé-Futur » ; le présent est donc pour le peintre aux abonnés absents. L’intérieur, que l’on découvre grâce à des photos, est sidérant : Fernand Khnopff, tel un des Esseintes (il pousse l’identification avec le héros de Huysmans jusqu’à posséder une tortue), a choisi pour cette demeure-atelier chaque objet d’art, chaque tableau, chaque meuble rare, sur lesquelles tombe une lumière filtrée par des vitraux. Á l’abri du monde et de la vie, c’est un sanctuaire que le peintre a élevé ; dépouillé, blanc, silencieux, l’atelier est à la fois un panthéon personnel qui abrite quelques toiles de ses maîtres à peindre mais aussi « un temple du moi ». Les rares objets de la vaste bâtisse (masques ailés, vases de Venise, statuettes de bronze, fontaine intérieure avec sa vasque de marbre blanc) jouent leur rôle dans le processus de création de Khnopff. Ils stimulent l’imagination du peintre, l’entourent de leur protection, lui ouvrent des passages vers d’autres dimensions, comme ce cercle d’or au milieu duquel il se place pour peindre. Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et idéal. Fasciné par le dieu Hypnos, le frère de Thanatos, Fernand Khnopff lui offre un autel de cristal signé Tiffany, où l’on peut lire « on n’a que soi  ». Cette pose d’esthète reclus voué à son art, ce goût de la mise en espace ultra contrôlée, vire peu à peu au narcissisme enflé, sourd et aveugle à son époque. On cherche un peu de spontanéité, de personnalité, de vérité… et on finit par étouffer dans cette atmosphère confinée et asphyxiante.

Dans la bande des Belges de la fin du XIXe, Khnopff paraît en effet un peu coincé, timoré et conservateur, entre l’illustrateur et graveur Félicien Rops et le peintre James Ensor. Ce n’est sans doute pas un hasard si leurs relations vont vite tourner au vinaigre : Rops n’est pas tendre avec son cadet : « ” L’exposition de la Rose+Croix du Sâr Péladan s’ouvre aujourd’hui. Ah ! le joli fumiste ! Knoph, je ne sais jamais écrire ce nom, méritait comme plagiaire de faire partie de la Rose+Croix ! Comme son frère qui chipait Verlaine et les vers de tout le monde, le Knoopht (ah ce nom !) chipe partout, photographie, croquis anglais, tout y passe !! Ce qui est bête, car il ne manque pas de talent ! Mais c’est un besoin, une seconde nature de ces deux animaux là ! “. Cette propension à puiser chez ses confrères le brouillera avec Ensor, qui l’accuse publiquement d’avoir copié une de ses toiles. Le poète Émile Verhaeren, certes plus mesuré, y va aussi de son coup de griffes : « Fernand Khnopff :égoïste, solitaire et obstiné ».

L’œuvre étrange a beaucoup emprunté à Gustave Moreau et aux préraphaélites anglais, comme le révèlent ces femmes longilignes aux longs cheveux roux. Cloîtré dans sa tour d’ivoire, tournant le dos au réalisme, le peintre choisit de partir à la recherche du beau en révélant l’indicible pour faire naître des émotions ; l’étrange, les mythes antiques, les symboles que l’on retrouve de toiles en toiles, le visage de sa sœur posé sur toutes les silhouettes, même celle d’Œdipe, forment des compositions très structurées, déroutantes, mystérieuses, lisses et froides. Rien ne bouge chez Khnopff, les corps sont figés et les yeux, vides. J’avoue n’avoir ressenti qu’une vague gêne devant ces prunelles hypnotiques et réfrigérantes, et beaucoup d’incompréhension.

Toutefois, une salle mérite à elle seule une visite au Petit Palais : Fernand Khnopff a passé ses jeunes années dans la ville de Bruges, alors silencieuse et déclinante, loin de son prestige d’antan. Il lui consacre une série de dessins, mélancoliques et magnifiques, au moment où Georges Rodenbach signe son Bruges-la-morte. La ville est vide, endormie et brumeuse. La nostalgie transparaît sous le crayon de Khnopff qui ne cache plus son hyper sensibilité d’écorché sous l’artifice et les allégories sibyllines. Un pastel et crayon sur papier, Une ville abandonnée, nous montre la place Memling de Bruges, dépouillée, léchée / bientôt engloutie, par une mer douce et bleutée. Cette ville irréelle, sortie de son histoire, devenue une cité lacustre, émerge tel un tableau surréaliste, moderne, pour capturer un souvenir d’enfant impérissable.

 

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