Joe Abercrombie – Abandonnez toute espérance…

 

La Première Loi (The First Law) – 2006

Roman en trois tomes de Joe Abercrombie

Traduction Brigitte Mariot

Éditions Bragelonne, 2017

 

Contient des spoilers…

Mon libraire m’avait vendu la trilogie de Joe Abercrombie comme le mariage très réussi de Tolkien et George R. R. Martin, se gardant bien de me dire que je partais pour 2350 pages serrées, addictives, imbibées d’acide. Qu’un amoureux des livres conseille à des adultes de l’Heroic Fantasy, avait quelque chose d’un peu étonnant ; la tonalité très sombre, le cynisme porté en étendard et la fin de non-recevoir opposée à un éventuel happy end guilleret, justifient à eux seuls la prescription avisée du dit-libraire.

On s’imagine d’abord débouler en terre familière, qui respecterait les grands préceptes du genre : un monde et une époque inconnue, des héros issus de provinces et de cultures différentes qui se croisent avant de s’unir contre des forces malfaisantes, des rivalités de pouvoir, des combats épiques, un peu de magie et de créatures insolites. Mais on perçoit très vite que la machinerie prend quelques, voire d’énormes libertés, avec le scénario attendu.

Aucun des personnages, qui incarnent toutes les strates de la société, – de l’esclave en fuite, au guerrier brutal, en passant par l’aristo présomptueux, l’implacable Inquisiteur et le mage redouté -, ne suscitent une quelconque sympathie chez le lecteur. Tous sont mus par des motivations au mieux peu avouables, au pire abominables. Ce n’est pas le combat moral, la justice ou l’honneur qui les mettent en mouvement, mais des rancœurs personnelles, la soif de vengeance, le goût du pouvoir, l’ivresse des batailles sanglantes et l’arrogance démesurée. Ils nous ressemblent sacrément ces individus aux prises avec leur passé douloureux, leurs blessures tant physiques que morales jamais refermées, leur inclination pour la richesse et la domination, leur insensibilité à la souffrance d’autrui. Le miroir est un peu grossissant mais Joe Abercrombie préfère visiblement disséquer l’âme humaine telle qu’elle est, plutôt que d’imaginer une communauté de preux combattants, liés par une quête vertueuse et de nobles valeurs. Car quête il y a bien d’ailleurs, mais l’auteur se paie le luxe de faire traverser le monde à ses personnages… en vain : chou blanc, déconfiture, débandade, pas de graal ou d’anneau au bout du chemin. C’est ballot !

Le second tome est au demeurant entièrement consacré aux échecs des principaux protagonistes, qu’il s’agisse donc de la grande traversée infructueuse des territoires, de la défense inefficace d’une ville assiégée qui finit par tomber avec pertes et fracas, ou d’une ligne de front mal défendue par un Prince incompétent, balayée par les ennemis au prix d’une hécatombe.

Toutefois, si l’auteur se roule avec délice dans les pires défauts des hommes, c’est avec un humour noir irrésistible. Il laisse le soin à son Inquisiteur, passé maître dans l’art de délier les langues en découpant leurs propriétaires en tranches fines ou en prodiguant des soins dentaires très excessifs, de doubler en voix off les événements dont il est témoin : cette petite voix intérieure, libre de toute retenue et de toute bienséance, permet à la fois une observation distancée et surtout des commentaires caustiques qui démolissent, s’il le fallait encore, les mensonges et les manigances de tous les intervenants.

Alors certes, les héros principaux tentent bien de redorer un peu leur blason malpropre, de créer des liens entre eux en oubliant les haines et les préjugés, de mettre à profit les temps troublés pour faire la paix avec eux-mêmes ou anéantir leurs vieux démons, mais peine perdue, le retour à la case départ semble gravé dans le marbre. Pas d’évolution, de voyage initiatique, de guérison, de pardon ; on reste ce que l’on est, seul avec ses imperfections, son fardeau, dans un enfer perpétuel : le destin n’est pas modifiable.

La Première Loi garde inéluctablement les deux pieds dans la boue, dans les bas-fonds des cités, les champs de bataille jonchés de cadavres pourrissants, dans la crasse et la puanteur, comme pour décrire un monde qui court à sa perte, décadent et moribond. L’espoir a déserté des terres vouées à la destruction, à des guerres sans fin, à des rivalités entre puissants qui n’ont que faire des victimes civiles collatérales.

Le monde de Joe Abercrombie ressemble étrangement au nôtre : au centre de la carte, l’Union, un vaste territoire doté d’une capitale grandiose, peuplé de riches familles, de marchands, de paysans et de pauvres hères.  Mais l’appât du gain gangrène la stabilité des institutions : La loyauté, le devoir, la fierté, l’honneur… ces valeurs ne sont plus d’actualité. Qu’est-ce qui les a remplacées ? La convoitise ! Les merciers sont devenus la nouvelle puissance du pays, tout comme les banquiers, les marchands, les commerçants… Le Conseil Restreint, dont la tâche devrait consister à gouverner ce vaisseau qui prend l’eau, regorge de fraudeurs et d’intrigants… tout appartient aux banquiers, nous leur appartenons tous car nous leur devons des millions ! Tiens, tiens… Le peuple de l’Union est à cent lieux d’imaginer les enjeux réels qui se cachent sous les discours très policés de ses dirigeants. Les guerres dévastatrices, la désagrégation de la capitale, les effets secondaires d’une arme de destruction massive qui décime la population sont peu de choses à côté des ambitions sans bornes de ceux qui s’accrochent au sommet avec les crocs. La finance toute puissante et les guildes corporatives hypertrophiées (qui s’apparenteraient à nos gigantesques multinationales) fournissent d’ambitieux manipulateurs, qui ont mis au pas le politique et ne souffrent d’aucune contestation : la corruption et le chacun pour soi règnent en maître quand un régime se délite et que le peuple, une bande de primitifs, n’est qu’une variable d’ajustement : Le pouvoir au peuple ? Ils ne le comprennent pas. Et même s’ils l’avaient, que diable en feraient-ils ? Les gens du peuple sont comme des enfants, il faut que quelqu’un leur indique ce qu’ils doivent faire… c’est incroyable ce que ces idiots sont prêts à croire pourvu qu’on le crie assez fort. L’argent et la domination, le mépris et l’ivresse du pouvoir sont les mots d’ordre de cette Première Loi qui ne laisse aucune place à l’espoir et au progrès moral.

Joe Abercrombie a imaginé cette trilogie en 2006… pour le moment, il est difficile de lui donner tort.

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