Et c’est ainsi que Tolkien est grand…

 

Tolkien, voyage en Terre du Milieu

Exposition à la Bibliothèque nationale de France

Jusqu’au 16 février 2020

 

 

Voilà certainement la plus belle expo de l’année ! La BNF a rarement dû voir pareille affluence, où se mêlent lecteurs idolâtres et jeunes curieux. Car on se bouscule un peu pour parcourir cette “Terre du Milieu”, vaste monde créé au xxè siècle par un professeur d’Oxford pour d’abord divertir ses enfants.

L’exposition est déjà épatante parce qu’elle est parfaitement lisible, quel que soit le degré de familiarité des visiteurs avec l’œuvre de Tolkien. Le parcours permet de déambuler presque physiquement au sein de l’univers des livres, territoire après territoire : la Comté (où plutôt le Comté selon les commissaires de l’Expo et le dernier traducteur du Seigneur des Anneaux – le choix du déterminant féminin, adopté par le premier traducteur Ledoux, a nettement ma préférence, puisqu’il renvoyait au principe nourricier d’une terre fertile), le monde des Elfes, les royaumes des Nains, les forêts, tour à tour refuge ou danger, le Rohan, le Gondor, la vallée d’Isengard, le Mordor, et enfin l’éden perdu du Valinor. Chaque étape du voyage est à la fois descriptive, explicative, et donne des clefs pour comprendre le travail de création de l’écrivain, d’un point de vue linguistique et culturel. Toutes bénéficient d’une remarquable mise en espace ; dans chaque salle, une tonalité, une atmosphère, des murs recouverts de panneaux, de dessins, de cartes, de détails agrandis pour s’immerger dans le monde de Tolkien.

 

La conception de ce mythe, de ce gigantesque pan d’histoire ancré dans une géographie imaginaire, ne sort pas des seuls rêves ou cauchemars de l’écrivain, traumatisé par la Première Guerre mondiale. L’exposition fait dialoguer les manuscrits, les dessins, les premières ébauches, avec les sources de cette inventivité : en effet, un univers à la fois si élaboré dans le temps et l’espace, tout en étant ordonné et parfaitement cohérent, ne naît pas sans origines, sans influences, surtout pour un professeur d’anglo-saxon et de littérature anglaise médiévale d’Oxford. On retrouve dans ses livres aussi bien le conte, le récit, la légende, le poème, les annales, car Tolkien emprunte au cycle arthurien, aux sagas nordiques, aux légendes germaniques, à la littérature épique. Son esthétisme s’est aussi nourri de sa parfaite connaissance des enluminures, des illustrations des manuscrits anciens, mais également des peintres anglais, de Beardsley à Burne-Jones.

L’exposition permet surtout de comprendre le mécanisme de création de Tolkien : il s’ancre dans le concret en partant toujours d’un même support matériel : une carte. La BNF en propose un nombre conséquent puisque l’écrivain y revient sans cesse, sans doute pour ne pas se perdre lui-même dans ce vaste monde sans précédent. De la “Terre du Milieu” dans son ensemble à celles très détaillées de chaque territoire, les cartes sont des documents de travail, annotées, retouchées, permettant de matérialiser, de visualiser, d’évaluer les espaces, donc les temps de voyage de ses personnages ; Tolkien avait même conçu un document de calcul de distances à échelle hobbite !

Davantage encore que les manuscrits, les premières pages raturées, la découverte de l’écriture presque calligraphiée de Tolkien, c’est la profusion et la précision des travaux préparatoires qui impressionne : notes chronologiques, dessins de forteresses, croquis des déplacements des personnages mesurés au lieue près, vues aériennes des montagnes, calendrier lunaire en Terre du Milieu, emblèmes héraldiques, maquettes de jaquettes des livres… on ne sait plus devant quoi s’extasier !

Il reste cependant le plus prodigieux : le stupéfiant talent de Tolkien pour forger des langues.. Cette capacité lui est venue dès son plus jeune âge, où il conçoit par jeux une langue germanique imaginaire. Lorsqu’il commence à élaborer un monde peuplé de créatures fantastiques vivant dans un temps reculé, il leur invente des alphabets et des langages, pour leur donner vie et vraisemblance. Un panneau nous montre d’ailleurs une arborescence d’une bonne trentaine de langues, toutes issues d’une même souche originelle qui a évolué au fil des siècles, en étant modifiée différemment par les Elfes, les Nains et les Orques.

Deux langues elfiques très abouties ont bénéficié des talents de philologue de Tolkien : le quenya (d’inspiration finnoise) et le sindarin (proche du gallois). Il attribue à ces deux créations des lexiques, des grammaires fort complexes, et des mutations phonétiques historiques. Le système d’écriture le plus célèbre, utilisé pour graver l’anneau de Sauron et la porte d’entrée des mines de la Moria, porte le beau nom de “tengwar de Feänor”.

Cette considérable construction linguistique, qui donne sa crédibilité à l’ensemble de l’œuvre, démontre que Tolkien est bien plus qu’un écrivain pour enfants ou adolescents. Doté d’un solide bagage culturel, il crée un passé mythique, une histoire fabuleuse et foisonnante à ce qui serait aujourd’hui l’Europe. Un petit conseil : parcourez les salles avec la bande-son de la trilogie de Peter Jackson dans les oreilles… on frôle alors la perfection !

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