Sylvain Tesson – Six mois en cabane

 

Dans les forêts de Sibérie – 2011

Récit de Sylvain Tesson

Prix Médicis Essai 2011

Éditions Gallimard, 2011

 

Il est certains livres qui se révèlent au fil des lectures plus riches qu’on ne l’aurait pensé, tandis que d’autres laissent percevoir des faiblesses et un rien de simulation, qui rendent le texte suspect. Si Dans les forêts de Sibérie m’a d’abord enthousiasmée, j’ai fini par y trouver un petit goût d’artifice assez désagréable.

Á trente-six ans, Sylvain Tesson (grand voyageur, essayiste et réalisateur de reportages) décide de se retirer du monde dans une cabane en bois spartiate, posée au bord du lac Baïkal ; il y passe un hiver et un printemps, cerné de silence. Solitude choisie, grands espaces, nature hostile et démesurée, tout semble en place pour une vie d’ermite consacrée à la lenteur, la simplicité, la frugalité, le retour sur soi.

On ignore quelles sont les causes exactes de cette retraite volontaire par -30°, là où de nombreux opposants politiques ont laissé leur peau. «Dans ces forêts de requiem, il y a tous les ingrédients de l’imagerie sibérienne de la déportation : l’immensité, la lueur livide et la glace aux airs de linceul ». Sous le prétexte oiseux d’avoir de la lecture en retard, Sylvain Tesson se pose dans la cabane en rondins d’un inspecteur forestier reparti à la civilisation, accompagné d’une palanquée de Pléiades, de cigares et d’hectolitres de vodka. Sur cette terre inhospitalière, il met sa vie sur pause, et demande à l’immobilité ce que ses incessants voyages ne lui apportaient plus : la paix.

Seulement, sur une planète surpeuplée, surchauffée, où le calme, l’eau et l’air pur vaudront bientôt plus cher que l’or, vivre dans les bois au bord de la plus grande réserve d’eau douce du monde est en réalité le luxe véritable. Un ermite ne laisse aucune empreinte à la surface du globe car enfermé dans son cube de pins, il ne souille pas la terre. « Un jour, on est las de parler de décroissance et d’amour de la nature. L’envie nous prend d’aligner nos actes et nos idées. Il est temps de quitter la ville et de tirer sur les discours le rideau des forêts ». Les journées s’offrent en pages blanches, dont Sylvain Tesson dispose comme bon lui semble : contemplation, lecture, pêche, balades, patinage, escalades, bains de vapeur, comme un immense champ expérimental où s’inventer une vie ralentie : il est libre de tout faire dans un monde où il n’y a rien à faire.

Autre luxe de l’ermite, la beauté des lieux, car son regard, où qu’il se pose, découvre une absolue splendeur. L’auteur excelle dans les descriptions du Baïkal, de ses couleurs changeantes, des lignes de fracture de sa surface glacée, de ses grincements, des tempêtes dantesques qui font craquer sa cabane. Il mêle la poésie, les aphorismes éblouissants, la phrase qui tranche, le raccourci percutant, la formule incisive : « j’étais enchaîné à l’obsession du mouvement, drogué d’espace. Je courais après le temps, je croyais qu’il se cachait au fond des horizons. L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane le temps se calme. Il se couche à vos pieds et soudain on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont ». Sylvain Tesson sait parfaitement tenir sa plume pour éviter de grandes envolées que son environnement grandiose et terrible pourrait lui suggérer. Il préfère nourrir son expérience de ses réflexions toutes personnelles et assez féroces sur les Russes, de digressions philosophiques, de ses lectures qui l’accompagnent dans sa vie retirée.

Oui, mais. Notre reclus ne passe pas huit jours sans chercher à rencontrer ses voisins, le plus proche à cinq heures de marche sur la glace. Les météorologues, les inspecteurs forestiers de la réserve du Baïkal, les pêcheurs du lac entretiennent d’ailleurs tous une vie sociale, essentielle en milieu menaçant. Sylvain Tesson ne recherche pas la solitude, il fuit juste son quotidien parisien, dans une parenthèse « pittoresque », où l’alcool coule à flots. Cette consommation effrénée de vodka et de bière sibérienne tendrait aussi à montrer que l’isolement est source de cafard plus que de bien-être.

De plus, il est étonnant de voir l’auteur toujours maître de ses émotions ; même lorsqu’il tombe dans l’eau glacée du lac, il ne manifeste jamais de panique, d’angoisse ou de peur. Les premiers jours dans sa cabane devraient être des moments de stress, d’émotions fortes mais Sylvain Tesson semble anesthésié, sensible au seul décor extérieur et peu à son ressenti intérieur (à l’exception du moment où la femme aimée le quitte, fatiguée de vivre avec un courant d’air). S’il n’est pas avare de jugements cyniques et péremptoires sur la société moderne de consommation, y revenir après six mois de frugalité ne soulève chez lui aucune problématique. Aussi, lorsqu’il écrit qu’il admire et veut bien imiter la simplicité, l’austérité, l’oubli, l’abandon et l’indifférence au confort du trappiste Rancé, on se met un peu à douter : le moine, lui,  a consacré trente-sept ans d’existence au renoncement.

Tenir un journal intime en Sibérie, si maîtrisé et gorgé de références littéraires, serait-il alors l’enjeu réel de cette parenthèse au Baïkal, plus que le besoin viscéral d’une autre vie à la recherche du bonheur ? Si l’objet littéraire est un texte plutôt réussi, les motivations de Sylvain Tesson ne sont peut-être pas celles annoncées au départ…

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