De la querelle des anciens et des modernes pour un opéra monté en version XVIIIe.

Hippolyte et Aricie (1733)

Jean-Philippe Rameau

Enregistré à l’opéra Garnier 2012 (Création au Capitole en 2009) / DVD 2014

Á un an d’écart, Glyndebourne et Paris ont proposé deux versions du premier opéra de Rameau, aux antipodes l’une de l’autre. Là où les Anglais ramènent l’œuvre vers un univers contemporain, loufoque, décapant, avec de vrais choix scéniques et dramatiques tranchés, le metteur en scène Yvan Alexandre choisit de rester dans l’univers et le siècle du compositeur : éclairage feutré, décor de toiles peintes rouge éteint, costumes fabuleusement travaillés, danses, gestes et poses tout droit venus d’une autre époque, machinerie fantastique… L’habillage est somptueux, raffiné, élégant, mais aussi hélas, un peu compassé, raide, statique, corseté dans une tradition qui n’a aujourd’hui plus cours. Bref, ça manque de souffle et de vie.

Yvan Alexandre s’est longuement expliqué sur sa mise en scène dans une interview qui laisse un peu perplexe ; Il s’étend amplement sur la forme “caduque” (sic) de cet opéra, au prétexte que Rameau mêle tragédie et divertissement, Racine et les “rossignols amoureux”, Phèdre et les “bondissants moutons”. Sa proposition, “pour à la fois déployer les fastes propres à la tragédie lyrique, sans y perdre le souffle et le théâtre, et pour ouvrir largement la voie à la danse et aux divertissements sans mettre en péril la tension“, se limite à remonter dans le temps. D’abord, faire demi-tour en 1733 est une gageure car nul ne sait à quoi ressemblait une représentation de cet opéra, mais je n’arrive pas bien à cerner l’intérêt de cette régression que rien ne justifie. Il y aurait donc “un ailleurs, qui n’est ni Lully, ni Gluck, ni Berlioz, ni Wagner, qui se nomme Rameau, et qui a plein de choses à nous dire dans sa langue, dans son théâtre. Allons voir !” Serait-il inévitable, inéluctable, de monter des opéras à l’heure de leur création pour les bien comprendre et s’en émerveiller ? Le monsieur n’aurait-il pas tout simplement choisit la facilité, par – au mieux – humilité, – au pire – paresse ? Un tel manque d’audace, de risque, de lecture personnelle et novatrice est un peu décevant. Va-t-on à l’opéra (surtout au tarif prohibitif actuel) pour remettre de la poussière sur le tapis ?

De nombreux spectateurs se sont gaussés des postures rigides, stoïques, frontales au public, des personnages censés échanger entre eux. D’aucuns ont bien tenté de défendre le “style” pour masquer l’absence de direction d’acteurs, voire un certain “hiératisme” qui collerait bien avec le sujet mais difficile de prétendre respecter le théâtre quand on isole et fige des personnages. Yvan Alexandre donne là encore une explication aberrante. Le couple d’amoureux contrariés par Phèdre, Hippolyte et Aricie, ne croise jamais leur regard. Selon le metteur en scène, “si vous laissez les chanteurs se regarder dans les yeux, si vous laissez le psychologisme (diantre !) s’emparer des vers, les alexandrins prennent tout de suite une couleur “conversation à la Coupole” qui sort du cadre“. Comme si donc un livret écrit en langue classique générait par nature une situation, une temporalité, des gestes particuliers, auxquels il serait sacrilège de toucher. Nous sommes donc bien dans une mise en scène de musée où Rameau sent la naphtaline.

S’il est vrai que cette “version” bénéficie au moins d’une parfaite synthèse d’un certain “rêve baroque” où tous les éléments du spectacle se répondent en harmonie, est-ce suffisant pour en faire un spectacle du XXIe siècle qui fasse sens, qui ait pour nous une autre résonance qu’une simple émotion esthétique, qu’un vague évocation d’un XVIIIe fantasmé ? Un spectateur a qualifié sur un forum le spectacle “d’ennui luxueux”, où la production flatte l’œil au détriment de toute vie sur scène. La formule est assez pertinente, car la débauche de moyens ne comble pas notre attente d’énergie, de mouvements, de sentiments si tragiques soient-ils, d’émotions, de théâtre, en somme. Car si la partition est, elle, gravée dans le marbre, la mise en scène est l’unique possibilité d’éclairer un texte vieux de plusieurs siècles, d’en extraire la substantifique moelle tout en nous le rendant accessible, intelligible, compréhensible. J’ai longuement ronchonné contre le Cadmus et Hermione et son épouvantable reconstitution de carton-pâte à la bougie, plombé par la diction à l’ancienne, aussi laide qu’insupportable. Sans tomber dans des travers aussi manifestes, cette version d’Hippolyte et Aricie nous donne l’impression d’un rendez-vous manqué, d’un “tout cela pour cela”, où les rares hardiesses de mise en scène (comme l’acte II dans les enfers de Pluton) sont étouffées sous le poids des conventions imposées sans raison.

Cette chape qui pèse sur les relations entre les personnages empêche les chanteurs d’ouvrir les vannes et la voix. Sarah Conolly est une Phèdre baîllonée, sous-exploitée, qui ruse comme elle peut pour livrer un peu de tragédie et de passion ; ce muselage revendiqué, Yvan Alexandre s’en explique par une remarque surréaliste : “Phèdre est un corset qui craque, un volcan qui fume. Si j’abandonne l’interprète à sa seule spontanéité, elle risque de pencher vers Elektra, ou vers la Blanche du Tramway de Tennessee Williams”. Ben voyons ! Hormis Stéphane Degout et Jaël Azzaretti (mais l’acte des Enfers, un peu en décalage dans l’œuvre, permet à Thésée de lâcher un tantinet les chevaux, quand le personnage de l’Amour est aussi le seul à amener de la vie dans cette “continence” de bon ton), tous les chanteurs chantent en retenue. Les projections sont flottantes, le vibrato d’Anne-Catherine Gillet trop sage, le pauvre Hippolyte de Topi Lehtipuu disparait derrière la gestuelle édictée et se perd littéralement sur la plateau, quant à François Lis (Pluton) relégué en fond de scène, il peine à être audible.

C’est tout de même effrayant qu’une mise en scène fossilisée et des choix très douteux torpillent la partition de Rameau, dirigée de plus un peu mollement par Emmanuelle Haïm. Ce soir, Arte retransmettait le concert d’inauguration de la Philharmonie mené tambour battant par un William Christie farceur, espiègle, inspiré ; son Rameau des Indes Galantes (chantées de plus par Danielle de Niese) avaient une autre sonorité, une autre cadence, une tout autre tenue et cela fait du bien !

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