On a beau se dire qu’on a passé l’âge des admirations éperdues, il est rassurant de voir que nous sommes nombreux à assumer une certaine fan-attitude, même quadragénaires. Car il y avait bien du monde vers midi à la Philharmonie, pour l’ouverture des portes de l’escale parisienne de la grande expo Bowie (on voit à quoi servent les RTT…). Petit regard en passant sur l’avancée des travaux du bâtiment Nouvel, toujours en chantier, toujours inachevé, toujours aussi froid – ce béton gris foncé brut sur les murs intérieurs de l’édifice et cette laque rouge glacée vous collent d’office un bourdon opiniâtre : ce n’est pas une Philharmonie, c’est un tombeau !

On avait alors d’autant plus hâte de plonger dans l’univers haut en couleur et singulier du chanteur anglais, cette exposition étant précédée d’une réputation flatteuse à chacune de ses haltes sur les cinq continents. Pour faire simple, trois cents pièces issues des archives privées du chanteur retracent le processus de création d’un artiste qui ne s’est jamais limité à son art de prédilection : le théâtre, la peinture, la pantomime, la mode, le cinéma, le design, ont à la fois nourri l’élaboration de ses métamorphoses successives mais lui ont aussi permis de mettre en scène ses personnages dans un univers visuel en cohérence avec sa musique. Tant que Bowie scénarise ses albums, se dédouble jusqu’à disparaître derrière le Major Tom, Ziggy, Aladdin Sane, Halloween Jack, The Thin White Duke, ou joue les avant-gardistes à Berlin, la musique est à la fois insolite, inventive et remarquable. C’est pourquoi, comme je l’avais plus longuement expliqué ici, je décroche dès que l’imagination se tarit et que le novateur cède le pas à la machine à cash, puis au vide sidéral (tout se qui vient après Scary Monsters). L’exposition fait donc la part belle à cette flamboyante décennie des 70′, qui rassemblent les plus grands albums de Bowie. Mais que vaut-elle vraiment ?

Après une première salle consacrée aux jeunes années, aux influences musicales des débuts, la scénographie privilégie une mise en espace plus thématique, avec des salles consacrées aux alter ego, aux années berlinoises, aux films tournés par le chanteur, aux influences théâtrales, à l’écriture aléatoire de certains textes avec sa propre méthode de cut-up, autour de costumes de scène tous plus fous les uns que les autres. On déambule casqué, chansons et interviews dans les oreilles selon les endroits traversés. Les murs, les vitrines, sont tapissés de photos, de pochettes de disques, de manuscrits originaux, de partitions, de dessins. Le numérique (vidéos, projections 3D) permet de donner vie à l’expo et de présenter ainsi aux plus jeunes visiteurs des performances live qui ont fait date. Seulement voilà, cette “biographie” par l’objet a tout de l’hagiographie un poil crispante, conçue d’une manière trop lisse.

En premier lieu, la Philharmonie dispose d’un espace d’exposition plus petit que le Victoria and Albert Museum où a été élaborée l’exposition en 2013. Résultat, on se sent un peu à l’étroit dans un espace confiné, très très sombre, blindé de visiteurs. On se presse pour lire les descriptifs des pièces, on joue des coudes pour déchiffrer les textes écrits et corrigés de la main de Bowie, on fait la queue devant les projections. Limiter davantage le nombre d’entrées eut été salutaire mais visiblement incompatible avec l’amortissement du coût du bâtiment. Dommage.

Ensuite, si fort que j’aime l’artiste, j’ai un peu de mal à admettre une tendance à l’idolâtrie la plus primaire ; les commissaires de l’expo n’ont aucun souci à mettre sous vitrine, telle la relique d’un Saint, un mouchoir tâché de son rouge à lèvre… par contre, on gomme volontairement tout ce qui fait le sel d’un artiste, ses contradictions, ses aspérités, ses faiblesses, ses mensonges, ses vilénies. Transformer un simple mortel, si génial soit-il, – avec tout ce que cela suppose d’humanité donc d’imperfection -, en divinité polie, inabordable et incontestable, me paraît au mieux flagorneur, voire carrément malhonnête. Rien sur les errements douteux du Thin White Duke, sur ses sorties nauséabondes concernant Hitler, sur sa paranoïa de junkie, sur ses déclarations empreintes d’un paradoxal conservatisme, sur les aléas de sa sexualité et ses reniements tardifs, qui ne trompent personne. Rien ne doit dépasser, tout doit bien tenir dans les cases, shut, ne surtout pas parler de ce qui viendrait écorner l’image du mythe.

De plus, je fais partie de ceux qui sont restés sur leur faim d’un point de vue musical, car Bowie est avant tout un auteur compositeur interprète. Certes, il dépense beaucoup d’énergie à contrôler son image et celle de ses doubles, mais on espérait une autre mise en valeur de son travail de musicien : composition, enregistrements, concerts… ces domaines sont à peine esquissés, les années Berlinoises, pauvrement illustrées ou d’une manière anecdotique. Affleure presque l’impression d’un total isolement de Bowie sur la scène musicale. Quid de ses musiciens, de ses affinités, de ses amitiés avec d’autres artistes ?  Je veux bien que l’exposition privilégie les influences visuelles (mode, cinéma, théâtre) mais son mécanisme créatif ne peut être exempt d’interactions avec d’autres musiciens.

Je n’ai ressenti en définitive que peu d’émotions durant cette heure et demie passée en compagnie d’un “certain”  Bowie qui ne ressemble par tout à fait au mien : trop de révérence, de froideur, aucun background social ou politique (les personnages de Bowie sont nés en rébellion à une certaine société – sujet totalement passé sous silence), beaucoup de mode et peu de son, et des priorités données à des sujets de médiocre intérêt (une salle complète pour les années MTV, on se pince pour y croire !). Mais en sortant, dans cette dernière salle obscure qui projette sur les murs des vidéos de concert, j’ai enfin senti un frisson me parcourir, de la nuque au bas des reins. Oublié le mégalo qui archive jusqu’à ses mouchoirs, le maniaque qui opère un contrôle absolu sur sa production, on retrouvait une bête de scène halluciné crachant Rock and Roll Suicide comme un damné…