The Next Day, nouvelle re-création du « Thin White Duke »

La sortie d’un nouvel album de Bowie, après dix années de silence et des rumeurs alarmistes sur son état de santé, sera sans doute la seule vraiment bonne nouvelle de 2013. Lorsque le clip de Where Are We Now ? s’est emparé de la toile, qui en palpitait de bonheur, pour carillonner le 08 janvier les 66 printemps du dandy à la pupille dilatée, et le rappeler au bon souvenir de ses fans, nous sommes tous tombés de notre chaise avec fracas : David Bowie always Is. Sans trompette ni tambour, le sexagénaire nous tendait une ballade piano coulé, nostalgique en diable, ressouvenir de ses années berlinoises, avec juste ce qu’il faut d’ironie : « You never knew that, That I could do that ». La pochette de l’album, copiée collée de celle d’Heroes en 1977, flanquée d’un carré blanc, confirmait la première intuition : le rétropédalage était assumé, revendiqué. Et puis, quand on a su que Tony Visconti* tenait la barre, que les musiciens étaient de vieux potes de bordée, on a parié sur un voyage très autobiographique, où l’on retrouverait nos petits et tout ce pour quoi nous l’avions tant aimé.

Enfin… en mode courant alternatif, en ce qui me concerne. Car lorsque je fus en âge d’écouter le monsieur, la qualité de sa musique avait abyssalement décliné : c’était l’époque Tonight, Never Let Me Down et de Tin machine : on excommunierait pour moins. Mais J-M eut la bonne idée de me mettre entre les oreilles trois albums aux pochettes fatiguées, qui à eux-seuls suffiraient à justifier le culte voué à Bowie : Hunky Dory, Ziggy et Alladin Sane. Pas d’équivalent, aucun autre n’a aligné en trois ans autant de morceaux mythiques gravés dans le vinyle. Si on ajoute ensuite Station to Station, la trilogie de Berlin et Scary Monsters, Bowie aura conçu sur une décennie, huit albums d’anthologie. Avec une créativité effrénée, ses imaginaires exubérants, ses provocations, ses identités multiples, et ce petit temps d’avance qui fît de lui un pionnier, Bowie traverse en prodige pressé les univers de la pop, du glam, du rock, du funk, pour à chaque fois briser son personnage et se ressusciter sous un autre visage. Alors qu’importe, si ensuite…

Et c’en est presque rassurant de l’entendre encore admettre, après 46 ans de carrière, dans le titre Heat, « and I tell myself, I don’t know who I am ». Alors que vaut vraiment cet album inespéré ? Libération s’est fendu d’une critique à l’acide très corrosif : « J’ai les oreilles qui saignent. Dix ans de silence et une heure de bruit ». C’est un poil outrancier, mais oui, on peut à la première écoute fulminer contre le batteur qui pilonne comme un forgeron, contre la guitare qui ferait passer Kirk Hammett** pour un délicat joueur de luth, contre certains riffs bien épais et autres sonorités qui flirtent avec la dissonance ; mais quelle idée aussi de sortir l’unique mélodie mélancolique comme premier aperçu ? The Next Day est un album très rock, très électrique, dense, complexe, infiniment travaillé et très abouti, à l’opposé des sonorités actuelles ; nous sommes de nouveau en 1980, quelquefois même à la fin des Sixties, et les guitares envoient du gras. Alors le jeu a consisté à aller pêcher les influences, les autocitations, à rechercher les clins d’œil, à relier le passé musical au présent. Et à s’étonner encore de la vitalité d’un homme que l’on avait déjà embaumé ; certes, l’époque du « tous derrière et lui devant » est révolue mais Bowie reste toujours étonnamment intuitif et astucieux pour construire, à partir d’univers familiers, des imaginaires imprévus, des arrangements étonnants, des structures musicales insolites et audacieuses. Voilà sans doute pourquoi l’album cartonne partout.

Il y a les pépites, ces titres qui nous ramènent très en arrière, comme I’d Rather Be High, How Does The Grass Grow ?, et surtout You Feel So lonely You Could Die, en rétro total avec Ziggy, on craque pour le saxo de Dirty Boys, le pont de Love Is Lost où la voix de Bowie plane de nouveau, comme dans le capiteux Boss Of Me, pour la pop anglaise de Valentine’s Day, titre qui accroche vraiment l’oreille à la première écoute. Je passerais en revanche sur le lourdingue If You Can See Me, cadence infernale et sonorité de tronçonneuse, et sur (You Will) Set The World On Fire, « gros son, grosse caisse – ouf, ça fait du bien quand ça s’arrête ». Et puis, il y a Heat, objet chanté non identifié, voix quasi lyrique, texte hermétique, climat angoissant, cordes qui dérapent, parfait comme BO du prochain David Lynch.

Les textes sont assez sinistres, pour certains vraiment très sombres, pas des plus simples non plus, mais on se dit qu’un gars qui cite pêle-mêle Rodenbach, Nabokov et Dave Van Ronk, sait où il va et qu’on ferait mieux de se laisser porter, plutôt que de perdre son temps en interprétations : ça sonne tout de même sacrément bien, et ça, c’est l’essentiel.

* Déjà producteur de Low, Heroes, Lodger, Scary Monsters, Heaven, Reality

** Guitariste de Metallica

David, 2013… mouai..

 

 

David, 1971…