L’État et la ville de Paris ont longtemps priorisé l’art lyrique au détriment de la musique symphonique : on chante à l’OpéraComique, à Garnier, à la Bastille, au Châtelet, au théâtre des Champs-Élysées (la multiplicité de l’offre ne faisant pas baisser les prix démesurés pour autant), mais aucune salle n’était taillée jusqu’à ce jour pour accueillir une formation orchestrale importante, contrairement à Berlin, Cologne, Copenhague ou Rome. Le projet n’était pas nouveau, Boulez la réclamait déjà il y a quarante ans…

Les amoureux de la musique se sont donc réjouis, quand, en 2007, Jean Nouvel emporta le morceau avec un projet d’envergure, audacieux et généreux. On pouvait faire confiance à cet architecte esthète, cette Philharmonie-là allait marquer son temps et les années à venir. Oui, mais. Inscrire un nouvel espace dans son siècle, rivaliser avec les plus belles salles d’Europe, être à la fois visionnaire et exigeant a un coût. Un coût réel, très éloigné de celui sous-estimé pour permettre une attribution faite d’avance, que tous connaissaient pourtant dès la validation du projet de Nouvel. Chaque « monarque » doit ajouter sa tour sur l’échiquier de la Capitale, un symbole fort, ambitieux, qu’importe s’il doit engloutir les deniers de l’État. Au bal des hypocrites, il faut ajouter une crise économique, une flambée des matières premières, des atermoiements politiques qui retardent le chantier, des combats d’egos, les hurlements de la Cour des Comptes et de l’Inspection des Finances, la mainmise des financiers sur le projet pour réduire la facture, l’éviction de Nouvel, une maîtrise d’ouvrage trop pressée qui fait, défait et refait, un projet donc taillé à la serpe, revu à la baisse, que son concepteur n’assume plus. Comme cette inauguration aux forceps, trop hâtive (mais on a déjà décommandé une première fois les orchestres invités pour une ouverture espérée en 2013), dans un bâtiment en chantier, inabouti, dans on ne voit en fait … rien.

Certes, le grand vaisseau en fonte d’aluminium et en inox brillant est impressionnant de l’extérieur, même inachevé ; ses courbes, ses décrochés sont magnifiques, il rutile sous le soleil comme un bijou d’argent. On passe sur les ascenseurs en panne, les escalators qui ne fonctionnent pas, le bruit des pelleteuses qui s’activent, mais on s’énerve vraiment quand on se voit refuser l’entrée de la Grande salle, au motif des répétions du pianiste Lang Lang dans le lieu saint. Il est 12h30, la foule s’entasse dehors, sur la terrasse du troisième étage par un froid de gueux, et un gentil préposé nous annonce alors que tout l’étage restera fermé jusqu’à 15h00. Vous imaginez la bronca ? Était-il si difficile de le notifier sur le site internet des journées « Portes ouvertes » ? L’état de mon dos ne nous a pas permis de patienter deux heures et demi debout, dans le froid, comme bon nombre de visiteurs accompagnés d’enfants. On tente bien de redescendre pour visiter le niveau zéro –  lieu dédié aux ateliers éducatifs et à la formation, mais il n’y a pas grand’chose à voir non plus. Des salles fermées, un seul orchestre en répétition, des couloirs rouges bas de plafond, un vide sidéral … comme l’a remarqué un journaliste dans son papier « je veux bien essuyer les plâtres, encore faut-il qu’il y en ait. » Rien n’est prêt, rien n’est terminé, rien n’est fonctionnel, sauf la Grande salle de concert, dont nous avons tous admiré l’agencement lors de reportages, mais que l’on verrouille un jour de « portes ouvertes ». Quid des 17 salles de répétition, des 10 loges, du studio d’enregistrement, de la salle d’exposition, de la salle de conférence, du toit-terrasse, du restaurant panoramique ? Rien de tout cela n’est accessible. Il est rageant de constater comment le temps des politiques n’est pas celui de la culture. Concevoir un lieu de vie dédié à toutes les musiques, dans un quartier un peu décentré de la capitale, est fort louable. Son ouverture bâclée n’est que le énième épisode d’un immense gâchis. On a d’ailleurs joué au soir de l’inauguration, le Requiem de Fauré… comme enterrement de première classe, on a rarement fait mieux !