Chaplin, de Charlot au Maestro

 

Charlie Chaplin, l’homme-orchestre

Exposition à la Philharmonie de Paris

Jusqu’au 26 janvier 2020

 

 

Un muet à la Philharmonie ! Ou tout au moins, l’un des artistes qui rechigna le plus aux dialogues, persuadé de la suprématie du film muet comme moyen d’expression universel. Pour Chaplin, la pantomime a toujours été la technique de communication parfaite pour être compris par tous. Les gestes, les attitudes, les mimiques seraient plus facilement compréhensibles pour le spectateur ; car si la comédie sans paroles séduit le public, c’est que son efficacité dépend de la rapidité de l’action et qu’un petit détail seul peut déclencher le rire, bien avant qu’on ait le temps de l’expliquer par des mots. Ce n’est donc pas un hasard si les aventures de Charlot, toujours menées tambour battant, se passent facilement de bavardages.

Il faut dire aussi que le talent de l’artiste est suffisamment exceptionnel pour se passer du langage parlé. Né dans une famille de saltimbanques, il tâte des planches dès l’âge de cinq ans et entre dans une troupe de jeunes comédiens-danseurs à sept : le music-hall, sa technique de la pantomime, son répertoire musical, son ressort comique, vont constituer un inépuisable matériau grâce auquel Chaplin va construire son propre style et son œuvre. Repéré lors d’une tournée aux États-Unis, il passe des planches au cinématographe ; même si ces premiers films ne durent que quelques minutes et que les projections s’intègrent alors dans la programmation des music-halls, le mécanisme de création est en marche. Le personnage de Charlot voit le jour en 1914, dans une comédie burlesque de douze minutes, Mabel’s Strange Predicament, où Chaplin n’est encore qu’acteur. Le vagabond cravaté à grandes chaussures et pantalon trop large va transposer à l’écran tout ce que Chaplin a appris sur scène en vingt ans.

Et d’abord la souplesse du langage du corps : Charlot bouge avec une précision d’horloger, le geste sûr, les acrobaties maîtrisées, tout en fluidité et légèreté. Cette dynamique, cette rythmique venue du music-hall lui vaudra l’admiration de Nijinski, qui qualifie les comédies de Chaplin de « ballets ».

Ensuite bien sûr, la musique, puisqu’il grandit à Londres entouré d’artistes. Les films muets ne le sont déjà pas tant que cela puisqu’ils bénéficient alors d’un accompagnement musical selon la grandeur des salles, d’un simple pianiste à des orchestres de quarante musiciens. Ces musiques complémentaires n’étaient pas fixées par les réalisateurs, et chaque lieu synchronisait l’image avec un répertoire de musiques au tempo bien vif, allant des airs de danses aux chansons à la mode, en passant par des compositions personnelles du responsable musical. Si Chaplin n’est pas intervenu sur les musiques de ses soixante-douze premiers courts-métrages, il va superviser la partition complète de ses films à partir de la Ruée vers l’Or, en 1925. Avec l’avènement du film sonore en 1927, il compose et dirige toutes ses bandes-son, et ressort ses films précédents accompagnés de ses propres compositions.

La partie la plus riche et passionnante de l’exposition traite des relations de Chaplin avec le milieu de la musique de l’époque : d’un côté, il est reconnu par les plus grands, côtoie le gratin (du jeune Yehudi Menuhin à Arnold Schoenberg, en passant par Isaac Stern) et de l’autre, il rend fou ses musiciens qui doivent transposer sur le papier ses créations personnelles ; s’il a appris à l’oreille le violoncelle, le violon puis le piano, Chaplin, qui ignore tout des règles de compositions et de la technique instrumentale, fredonne des airs, les joue au violon dans une seule clef et laisse aux autres le soin de se débrouiller avec ses ébauches de mélodie. Il s’inspire aussi largement de la musique classique et demande souvent à ses collaborateurs d’« emprunter » certaines mesures à Grieg ou à Liszt, ou de modifier un air selon le style d’un Wagner ou d’un Chopin. Au pire, il se contente d’un laconique « je veux du désagréable agréable mais rien de déplaisant ». Ce qui ne l’empêche pas ensuite de diriger lui-même sa musique avec un orchestre au grand complet…

Mais qu’on ne s’y trompe pas, pour ce touche-à-tout qui mêle le théâtre, le cinéma, la danse et la musique, la pellicule reste le support privilégié : « Je ne veux pas que les images soient concurrencées par la musique, je veux que la musique soit un contrepoint gracieux et envoûtant ».

Il refuse ainsi que les dialogues rivalisent avec ses images, pour lesquelles il recherche toujours la perfection. À l’heure du parlant, il s’obstine à sortir des films non plus muets, mais des « films sans dialogue, avec du son synchronisé ». Les Lumières de la ville et Les Temps modernes, les deux derniers Charlots sans paroles (à l’exception d’une chansonnette poussée dans une langue incompréhensible), rencontrent pourtant un immense succès, comme si les spectateurs n’imaginaient même pas que le vagabond au chapeau melon puisse avoir une voix, une diction, un phrasé, qui réduirait alors son universalité. Il faudra attendre Le Dictateur et sa diatribe politique pour que le pacifiste Chaplin ouvre enfin la bouche, d’abord en parodiant Hitler dans un charabia à consonance germanique, avant de lancer « pour de vrai » un vibrant plaidoyer pour la paix.

Au travers des salles de cette riche exposition, on suit le chemin d’un homme en perpétuel apprentissage, qui réinvente et dynamite les codes du cinéma. Y sont déployés une iconographie incroyablement riche, de longs extraits des Charlots les plus connus, et surtout la re/découverte de nombreux courts-métrages. Des installations permettent d’écouter les différentes versions des musiques qui ont accompagné ses films et de mesurer ainsi la progression de Chaplin dans la maîtrise de ses bandes-son.

L’exposition de la Philharmonie retrace le parcours d’un novateur qui a donné vie au personnage le plus célèbre du cinéma. Maîtrisant toutes les facettes de son art, électron libre à bien des égards, Chaplin créé le langage universel sans prononcer une seule syllabe.

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