Laurent Binet – L’autre Roi-Soleil

 

Civilizations – 2019

Roman de Laurent Binet

Éditions Grasset, 2019

 

 

D’où vient cette fascination quasi unanime pour l’uchronie ? Nombre de jeux vidéo, de séries, de livres, se sont emparés de cette inépuisable source de fiction pour refaire l’histoire, renverser la société que nous connaissons au profit d’un magique « et si ? ». Et si les évènements qui ont tissé notre monde contemporain s’étaient déroulés différemment ? Et si un grain de sable avait grippé la chronologie ? Á l’heure où nous percevons que notre civilisation est aussi fragile et passagère que d’autres qui se pensaient pourtant éternelles, l’histoire contrefactuelle nous permet de rembobiner le film et d’imaginer une alternative qui aurait pu tout changer.

L’exposition « L’Inca et le Conquistador », au musée du quai Branly en 2015, une invitation la même année au Salon du livre de Lima, et enfin la lecture de « L’inégalité parmi les sociétés » de Jared Diamond, ont amené Laurent Binet à s’interroger sur la conquête de l’Empire Inca et à la capture d’Atahualpa par l’Espagnol Francisco Pizarro. Que ce serait-il passé si l’invasion s’était faite en sens inverse ? Et si l’Inca Atahualpa avait traversé l’Atlantique et anéanti les armées de Charles Quint ? Quel monde aurait alors émergé ?

Ce nouveau scénario ne pouvait tenir la route qu’à condition de donner aux Incas ce qui leur avait fait défaut pour tenir tête aux conquistadores espagnols : le fer, le cheval et un système immunitaire résistant aux virus européens. Une nouvelle Histoire pouvait alors se mettre en marche.

Laurent Binet va construire son uchronie en quatre parties, quatre pastiches d’un genre littéraire établi : la saga islandaise, le journal d’un explorateur, la chronique d’une conquête, et le roman picaresque.

Vers l’an Mille, une rude viking coupable de meurtres, et donc persona non grata dans le Nord, se cherche une terre d’exil pas trop hostile ; accompagnée d’une poignée d’hommes, de bétail et de chevaux, elle descend du Groenland jusqu’à Cuba, découvre la cité maya de Chichen Itza, puis le Panama, pour faire souche enfin dans ce qui allait devenir l’Empire Inca. Ce périple, élément de bifurcation de l’Histoire, est l’occasion d’essaimer leur savoir-faire, de laisser aux populations rencontrées de quoi liquider Christophe Colomb et ses soldats, – qui débarqueront à Cuba et à Haïti en 1492. Exit le navigateur génois, massacré par des guerriers à cheval bien armés, protégés des miasmes des envahisseurs ; la conquête du Nouveau Monde n’a pas lieu. En 1531, Atahualpa, en guerre contre son frère Huascar pour le trône de l’Empire Inca, fuit les armées victorieuses de son frère et traverse « la mer Océane » sur les bateaux abandonnés de Christophe Colomb. Les Incas envahissent l’Europe avec leur dieu Soleil, et prennent le pouvoir. Enfin, on suit les aventures d’un certain Miguel de Cervantès, et de son ami le peintre grec Domenikos Theotokopoulos, à l’heure d’une bataille de Lépante bien différente de celle que nous connaissons, et de leur départ vers l’Empire Aztèque de Moctezuma.

Cette épopée renversée, menée à fond de train, est clairement une réussite. Embarqué avec ses lamas, son puma, ses perroquets, sa famille et une cour de 180 personnes, Atahualpa touche terre à Lisbonne, au lendemain du tremblement de terre. Le pays est suffisamment désorganisé pour que cette arrivée ne provoque pas trop de remous, à l’exception des « tondus », ces hommes vêtus de bure qui vénèrent un « dieu cloué », adeptes de la torture et des bûchers pour les hérétiques. Pour échapper à la sentence de l’Inquisition – qui les condamne à être brulés vifs –, les Incas n’ont pas d’autre choix que d’organiser une Saint-Barthélemy avant l’heure, puis de s’enfuir vers Salamanque, à la rencontre de Charles Quint. Si l’on veut conquérir un monde avec deux cents individus, il faut tuer avant de se faire tuer ; une fois l’Empereur expédié ad patres, Atahualpa s’allie aux anciens ennemis de Charles et redessine le destin de l’Europe.

La manœuvre consiste donc à mettre en scène les personnages de l’époque, les plonger dans des péripéties inédites, tout en gardant leur caractère et leur rôle. L’Europe du XVIème siècle, vue au travers des yeux des Incas, devient un monde décalé, exotique, révélant son intolérance et sa barbarie. Laurent Binet reprend le vieux principe des Lettres persanes, qui consiste à poser un regard étranger sur des usages pour en dénoncer les aberrations. Le jeu de massacre est jubilatoire, tant l’auteur est à son aise dans ce télescopage des deux mondes. Atahualpa, qui arrive avec son propre système politique, social, agricole et religieux, analyse son nouvel environnement avant de le réformer. Il se révèle d’ailleurs un souverain bien plus tolérant que ses semblables européens, crispés sur d’incessantes querelles religieuses : dès 1534, il fait promulguer un Édit qui proclame le libre choix ainsi que le libre exercice de sa religion. Il supprime les impôts, rend les terres aux paysans et finit par se faire sacrer Empereur à Aix-la-Chapelle, la couronne valant bien une messe.

Les 378 pages se révèlent presque insuffisantes pour jouer avec Luther et les Médicis, François 1er et Machiavel, Montaigne et Érasme, Henri VIII et Barberousse. Il faut suivre Laurent Binet dans ce voyage parallèle, vif, impétueux, drôle souvent, truffé de trouvailles linguistiques et d’anachronismes (les Aztèques se chargent de construire une pyramide dans la cour du Louvre, et l’affrontement d’Atahualpa et de Charles Quint sur une place brûlée par le soleil de Salamanque doit beaucoup aux westerns de Sergio Leone). Il rappelle aussi les débuts de la toute puissance des banquiers, qui font et défont les empires…

Après tout, Laurent Binet n’a fait que donner raison à Copernic : si le soleil est le centre de l’univers, Atahualpa aurait pu être l’un des plus puissants empereurs du monde. La terre n’en aurait peut-être tourné que plus rond.

 

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