Yòrgos Ioànnou – Á qui aime lire entre les lignes…

 

Le Sarcophage (Η Σαρκοφάγος – 1971)

Textes de Yòrgos Ioànnou

Traduction : Michelle Barbe, Noëlle Bertin et Michel Volkovitch

Éditions Le Miel des anges, 2018

 

Seconde rencontre avec Yòrgos Ioànnou après Le seul héritage, autre recueil de textes paru à La Différence en 2007, passablement abîmé par une traduction française toute mollassonne. On peut se rassurer pour ce Sarcophage, Le Miel des anges s’appuie sur trois traducteurs d’un tout autre niveau pour rendre à l’auteur les honneurs qui lui sont dus.

Alors, certes, traduire Ioànnou ne doit pas être une mince affaire, tant la lecture déjà demande une attention continue et minutieuse. D’ailleurs, ce n’est pas un auteur que je recommanderais à un lecteur qui découvrirait la littérature grecque contemporaine pour la première fois ; parce qu’il faut tendre l’oreille, lire et relire, se rendre familier de son écriture singulière, ne manquer aucun mot pour le suivre dans ses cheminements complexes et en goûter toute la subtilité. Si l’écrivain n’est pas d’un accès facile, c’est qu’il creuse, inlassablement, un même sillon : la connaissance de soi. Mais jamais par nombrilisme ou pour s’épancher. Yòrgos Ioànnou écrit parce qu’il n’a pas le choix, parce qu’il vit en enfer, parce qu’il n’en peut plus de sa solitude, parce que sa vie est pleine de tragédies et de morts. Pour s’en sortir, une seule solution : questionner, exprimer ce magma douloureux, entre confession et réécriture. Car Yòrgos Ioànnou est un auteur élégant, qui ne se dégorge pas sur ses feuilles avec impudeur ; si ses textes puisent toujours leur origine dans un évènement réel, une observation, un souvenir, l’autobiographie s’enrichit par dilatations, associations d’idées, un autre vécu imaginaire. La réalité brute trouverait vite ses limites dans le cheminement de cet homme qui recherche sa vérité en explorant son propre abîme.

Ses textes lui permettent de se disséquer lui-même sans aucune concession, avec une lucidité tranchante qui vire parfois à l’autocritique acerbe. Yòrgos Ioànnou a peu d’estime pour lui-même, traînant une culpabilité profonde d’être un homme à la marge, socialement et sexuellement. Traître à sa classe d’origine, qu’il fuit, au monde des intellectuels, qu’il méprise, il s’isole volontairement en fantasmant sur les marins, les motards, les dockers, les taulards tatoués, leur accordant pureté et innocence. Oh, bien moins effrontément qu’un Genet ou un Cocteau. Il aimerait pourtant avoir ce courage-là, d’envoyer tout valser et de chanter à la face du monde « leurs cheveux tondus et leurs peaux de satin ». « Où est-on plus libre ? En prison, ou dans la famille, le cercle des amis, le boulot ? En tout cas, leur solitude m’a l’air incomparablement moins grande que la mienne. Je crois qu’il vaut mieux, beaucoup mieux, vivre dans un monastère ou à l’ombre d’une prison, avec ceux qui ont réalisé leur volonté, plutôt que dehors avec les hésitants, les déshydratés. » Pas si facile sous une dictature, quand on est fonctionnaire de l’État, de crier sa différence. Alors il ruse, et s’en déteste d’autant plus, se reprochant sa lâcheté. Et dans ce cercle sans fin de dévalorisation, le salut ne peut venir que de ces courts textes d’introspection, où l’auteur revit, recrée, modifie, réinvente, pour panser les blessures anciennes et les angoisses présentes.

Yòrgos Ioànnou a passé toute sa jeunesse, la Guerre puis la guerre civile, à Thessalonique, ville natale adorée mais aussi détestée. Il oscille constamment entre la fascination pour la grandeur passée de cette ville cosmopolite, tolérante et bouillante, et un mépris absolu pour ses habitants de souche, leur maussaderie, leur veulerie, leur cupidité. Plus rien n’existe désormais des belles maisons turques et de leurs jardins d’antan, balayés par un plan d’urbanisme moderne voué au béton et à l’enrichissement rapide. Yòrgos Ioànnou ne cesse d’y revenir, à ce temps définitivement disparu, paradis perdu des premières fois, et où s’est nouée cette association permanente qui court tout au long des « proses », entre l’amour et la mort : ses premiers émois, ses battements de cœur, sa fascination pour les ouvriers bien bâtis, non seulement le mettent à part des autres, mais la grande Histoire se permet aussi de lui faucher trop vite les garçons troublants, qui disparaissent dans les camps ou sautent sur des mines. Les années qui défilent, la vieillesse, la laideur, sa propre disparition le tourmentent, mais par allusions toujours contenues, avec un art consommé du sous-entendu. Yòrgos Ioànnou manie une langue claire, simple et précise, à laquelle il ne faut pas se fier. Toutes les proses commencent sotto voce, d’une manière presque anecdotique, avant qu’un virage soudain n’entraîne le lecteur sur le vrai sujet, dans une intensité jaillissante. La saveur des textes de cet introverti se révèle au fil des lectures. Impossible de parcourir Ioànnou en diagonale, on passerait alors totalement à côté d’une écriture faussement modeste, riche d’éclats inattendus et de poésie furtive.

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