Thanássis Hatzópoulos – Miroir à deux faces

 

Les Oubliés (Οι Λησμονημένοι – 2014)

Roman de Thanássis Hatzópoulos

Traduction virtuose de René Bouchet

Quidam Éditeur, 2022

 

Les deux cent soixante-seize pages d’un livre peuvent peser plus ou moins lourd. En portant la voix de deux personnages Oubliés, le récit de Thanássis Hatzópoulos semble paradoxalement se densifier de l’existence de ces pauvres hères, relégués à la périphérie de la ville et de la vie par leur étrangeté. Le petit village de Daphni, sur l’île d’Eubée, abrite ainsi deux êtres qui ne rentrent pas dans les cases : Annio, légèrement retardée, et Argyris, épileptique claudiquant. Des existences exigües et silencieuses, qui pourraient passer inaperçues mais qui méritent cependant qu’on s’y attarde, à la fois pour ce qu’elles dissimulent de trésors cachés et pour ce qu’elles disent en creux de ceux qui en sont les témoins.

Construit en deux parties distinctes, une pour chaque personnage, Les Oubliés suivent, du premier au dernier souffle, des individus qui font partie d’une communauté sans en être vraiment. Marqués par une hérédité profonde (parents trop âgés pour Annio, séquelles d’une syphilis d’un grand-père pour Argyris), les deux enfants naissent « différents ». D’abord physiquement. C’est par cette caractéristique que les saisit d’emblée Thanássis Hatzópoulos. L’auteur confronte immédiatement son lecteur à ce qui est la partie émergée, visible, de leur singularité. Si Annio charge comme un bélier, avec des gestes brusques et brutaux (elle répand autour d’elle un halo d’activité et d’agitation, comme si elle n’était jamais en repos et recelait une énergie explosive qui se transmettait par secousses à ses muscles), Argyris se distingue en revanche par une immobilité exemplaire, et par son aptitude à passer de sa posture de statue à une souple plasticité. Annio rit avec fracas, dévore comme un glouton, travaille au jardin telle une bête de somme, et s’impose partout où elle passe. Inversement, Argyris parle peu, savoure avec extase la nourriture la plus simple, exécute de courtes commissions pour le pharmacien de la ville, et préfère demeurer un phare immobile, discret, sans intérêt marqué pour ses concitoyens.

Après avoir incarné physiquement ses deux héros, Thanássis Hatzópoulos (poète et psychanalyste) suit le déroulé de chaque vie, qui ne se croiseront jamais, à une exception près. L’auteur s’attache à Annio et Argyris pour ce qu’ils sont, une partie d’un tout, d’une famille, d’une petite société. Loin de brosser le tableau noir de deux « cas pathologiques hors-sol », il choisit de montrer avant tout leur endurance, leur résistance et leur immense capacité d’adaptation qui leur permettent de trouver plus ou moins une place au sein du village. Si les deux enfants ont connu, très jeunes, les brimades, l’invective et l’hostilité, ils ont su développer leur personnalité, leur sensibilité, une certaine forme d’inventivité. Argyris déchiffre dans le ciel la météo à venir, l’intensité des pluies, la durée des neiges. Il sait aussi siffler avec virtuosité des airs populaires, une feuille de laurier entre ses lèvres, jusqu’à se produire même lors des célébrations de la fête nationale. De son côté, Annio a construit sa propre féerie dans des petits moments qu’elle vit intensément : une promenade sur l’âne de son père, du vernis rouge sur ses ongles, des sucreries à la foire, une glace en été suffisent à remplir de joie extatique son quotidien.

Pourtant, Annio et Argyris ne peuvent être des acteurs de leur vie à part entière : leur « personnalité atypique », et de fait leur impécuniosité, les tient dépendants de leur famille. La solitude forcée (célibat inévitable, communication avec autrui compliquée, repli sur soi pour ne pas essuyer de rebuffade) est une épreuve qui s’ajoute à la perception de leur altérité. Leur implication dans la vie sociale du village dépend des humeurs des habitants, partagés entre gêne, frayeur et empathie. Et c’est toute la délicatesse de Thanássis Hatzópoulos de décortiquer sans juger l’attitude des gens « ordinaires » envers ceux qui le sont un peu moins.

En dehors des enfants qui font preuve les uns envers les autres de cruauté gratuite, l’attitude des adultes est plus complexe. La propre mère d’Annio ne veut pas voir qu’elle a légué à sa fille ses yeux bleus profonds : demeuré dans une ombre d’inexistence, le regard de la fille était invisible au regard de la mère. La génitrice ne pourrait supporter l’effet miroir d’une telle ressemblance. Annio et Argyris sont-ils les deux idiots du village, ou bien renvoient-ils aux habitants une part d’humanité déréglée qu’ils ne souhaitent surtout pas affronter ? Cette impossibilité à entrer dans un cadre, à se conformer aux règles sociétales ferait-elle d’eux des gens infréquentables parce que contestataires de l’ordre établi ? Annio et Argyris ne sont pas objet de moqueries mais de peur. Les autres n’ont jamais supporté que leur iris reflète l’image renversée d’un être différent d’eux. Il était tout aussi dangereux pour eux d’être obligés d’accueillir sur leur rétine l’image de quelqu’un dont la vie déviait de la leur. Point de salut pour Argyris, il était à tout jamais un allochtone, un étranger.

Thanássis Hatzópoulos accompagne ses deux anti-héros avec lenteur, précision, sans jamais tomber dans la caricature. L’auteur refuse d’en faire des victimes sacrifiées sur l’autel de la norme ; il les dote même parfois de réparties cinglantes qui sidèrent leur entourage. Il plonge dans les abîmes tortueux de ses personnages, explore leur lignée familiale chargée d’épreuves, leurs traumas, leurs rêves et cauchemars, leurs obsessions et leurs souffrances inexprimées, mais aussi leurs désirs. La langue est dense, les phrases longues, la syntaxe complexe, le vocabulaire riche. Cerner le corps, le mental, l’émotionnel, le relationnel d’un être à part, demande et pour l’auteur et au lecteur une attention soutenue.

Exister parmi les autres, se conformer à ce que l’on n’est pas, est épuisant. Arrive alors le moment où tous les deux vont lâcher prise, choisir le dénuement, le retrait, le silence, se bannir eux-mêmes de la société. Devenir des Oubliés, “des tragédies privées de cordes vocales”, des ombres qui ont finalement décidé de s’exclure d’une société qui tolère à peine chez l’autre ce qu’elle se refuse de voir en elle.

 

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