Pionnières – Rien n’est jamais acquis

 

Exposition : Pionnières. Artistes dans le Paris des Années folles

Musée du Luxembourg

Commissaire de l’exposition : Camille Morineau

Jusqu’au 10 juillet 2022

 

Et si les aspirations des femmes d’aujourd’hui, leurs interrogations, leurs engagements n’étaient qu’un retour aux combats déjà menés et furtivement gagnés par une tout autre génération, coincée entre les deux Guerres mondiales ? Á l’heure où nous nous pensons les instigatrices d’une lutte inédite, l’histoire ne ferait-elle que bégayer comme un disque rayé ?

L’exposition du Luxembourg, – qui met à l’honneur quarante-cinq femmes artistes venues du monde entier dans le Paris des années 20’ pour apprendre, créer, vivre et aimer comme elles l’entendaient, – pose un acte quasi fondateur. Cette parenthèse de liberté et de bravoure, bornée par deux boucheries, a engendré des avancées majeures à la fois économiques, sociales, artistiques et sexuelles, et a su libérer une inventivité et un besoin d’expression trop longtemps muselés. La Grande Guerre, tenant les hommes dans les tranchées, a sorti les femmes de leurs fourneaux pour en faire des ouvrières, des infirmières, des agricultrices, émancipées soudain de la main de fer masculine dominante ; on rappellera qu’il faudra par exemple attendre 1965 pour qu’une épouse puisse exercer une activité professionnelle sans le consentement de son mari et gérer ses biens… Á la fin des combats, les femmes sont visibles, émancipées, hardies et impertinentes. Paris devient le centre de la fête, une ville cosmopolite, tolérante et libre, où débarquent les artistes en devenir, les Russes chassés par la révolution, les juifs de l’Est, les Américains fuyant le puritanisme ; les femmes, qui ont appris ce qu’elles valaient et n’entendent plus rester dans l’ombre, n’ont plus alors qu’à donner le tempo de la décennie qui s’ouvre.

Et elles ne vont pas y aller de main morte : comme le montre l’exposition, c’est surtout par le corps qu’elles remettent en question la chape de plomb qui les empêchait de prendre la parole : le sport, la mode, les voyages, la peinture, la sculpture, la photo leur permettent à la fois de s’exprimer avec véracité tout en ébranlant les représentations stéréotypées que le regard des hommes avait posées sur elles : le corps des femmes leur appartient et elles l’exposent sans aucune idéalisation ni volonté de séduction. Les cheveux sont coupés, le corset envolé, le pantalon fait son entrée, les bains de soleil et les terrains de sport redessinent une nouvelle silhouette. Les artistes peintres s’éloignent irrémédiablement d’une vision douce et passive de l’éternel féminin au profit d’un réalisme lucide et tranchant. Les toiles de Suzanne Valadon mettent en avant des femmes fortes, vigoureuses, sans mièvrerie ni glamour. La polonaise Mela Muter trempe ses pinceaux dans le cubisme pour des nus puissants et sans concessions, et l’Espagnole Maria Blanchard donne à ses Maternités un réalisme dénué d’enjolivement sucré.

Il est aussi assez surprenant de découvrir qu’il était possible à ces artistes de vivre de leur art. Si quelques-unes sont dotées de fortune personnelle conséquente (Romaine Brooks, Tamara de Lempicka, Gertrude Vanderbilt…), d’autres acquièrent grâce à leurs talents une autonomie financière confortable, quitte à démultiplier leurs activités : certaines, comme Marie Vassilieff, cumulent les talents et la reconnaissance en peinture, sculpture, conception de poupées, confection de costumes de théâtre, décoration d’intérieur…. D’autres, telle Sonia Delaunay, lancent leur propre boutique pour commercialiser des créations avant-gardistes, Sylvia Beach et Adrienne Monnier tiennent les deux librairies les plus courues de Paris, la violoniste Jane Évrard devient la première femme cheffe d’orchestre et fonde sa propre formation, quant à Joséphine Baker, elle ouvre un restaurant et développe des produits dérivés à son nom. Bien avant nos working girls contemporaines, les artistes des Années folles sont des femmes d’affaires, des entrepreneuses, qui découvrent avant l’heure le marketing, le pouvoir de la communication et de l’image.

Et qui se penchent sur des problématiques que nous pensons aujourd’hui, sinon révolutionnaires, au moins audacieuses. Bon nombre d’entre elles affichent et assument ouvertement une homosexualité décontractée, peignent compagnes et muses (Marie Laurencin/Nicole Groult, Romaine Brooks/Natalie Barney, Tamara de Lempicka/Rafaela et Suzy Solidor), écrivent pour l’être aimé (Colette pour Missy, Djuna Barnes pour Thelma Wood), sans culpabilité ni timidité. Tamara de Lempicka va jusqu’à pasticher Les deux amies de Courbet, dans une version évidemment plus moderne, plus sexuelle, plus arrogante, bien loin du regard licencieux que le peintre posait sur le désir exclusivement décliné au féminin.

Gabrielle C. Very private joke !

La question du genre est déjà débattue par des artistes qui osent, soit le passage physique d’un sexe à un autre (le peintre danois Einar Wegener devient Lili Elbe), soit le refus d’être enfermées dans une identité définie. Lucy Schwob préfère se nommer Claude Cahun pour échapper à la différenciation binaire, choisissant une individualité neutre. Ce glissement de la norme vers un troisième genre, la mise en scène, la performance, les autoportraits dépassent le cheminement intime pour combattre toutes les ségrégations. À l’image aussi de celles qui sont allées physiquement à la rencontre de « l’autre » en Afrique ou au Tibet, avec le cœur grand’ouvert.

L’exposition propose les œuvres dans une mise en espace aérée, sans surcharge et selon des thématiques clairement identifiées. On peut néanmoins reprocher un goût de trop peu, même ressentir une certaine frustration dans des salles qui ne proposent que quelques toiles ou sculptures d’artistes majeures. Romaine Brooks méritait ainsi mieux que deux tableaux (si magnifiques soient-ils !) et on pouvait rêver d’une salle dédiée exclusivement aux femmes de lettres, tout aussi influentes que leurs consœurs peintres ou créatrices de mode.

La montée du fascisme et la crise économique vont refermer cette décennie d’enthousiasme, de créativité et de tolérance. Les combats de ces femmes, menés dans l’insouciance et l’énergie d’une période frénétique, n’ont pas eu le temps de marquer d’une manière pérenne la société de l’époque. Aux nouvelles générations de reprendre le flambeau…

2 Comments

  1. Reply
    miriam panigel

    A propos de cette exposition j’ai découvert une histoire fantastique sur l’appli France Culture : la Résistance de Claude Cahun et de sa compagne dans les îles anglo normandes

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