Dimìtris Nòllas – Un chemin vers soi

 

Derrière la vitre

Nouvelles de Dimìtris Nòllas, choisies dans Οι ιστορίες είναι πάντα ξένες (édition complète des Nouvelles écrites entre 1974-2016)

Traduction Hélène Zervas et Michel Volkovitch

Éditions Le miel des anges, 2021

 

Seconde salve de textes extraits de l’intégrale des nouvelles du plus doué des conteurs grecs. Si le premier opus privilégiait la figure du solitaire, de l’exilé, du déraciné, et la dureté de la terre grecque maltraitée par une longue succession de conflits, ce recueil possède une tonalité différente : une pâle mélancolie, un léger voile gris, une saveur douce-amère semble baigner ces nouvelles très courtes qui courent sur quarante ans d’écriture. Si l’écrivain se cherche un peu dans ses premiers textes (introspection fourre-tout, ironie et autodérision) dans un style assez proche de l’oralité, il acquiert rapidement une étonnante maîtrise de la narration qui fait de chaque nouvelle un scénario à part entière.

Dimìtris Nòllas ancre ses personnages dans le concret, le physique, leur donne une épaisseur, un corps incarné pour éprouver le monde réel, se confronter aux autres, et comprendre leurs propres dérapages plus ou moins contrôlés. Ça boit sévère, ça bataille, ça joue du couteau et des poings dans un environnement souvent hostile, baigné de pluie, de neige ou sous une chaleur écrasante. Les vies minuscules prennent une densité, un poids, une vigueur, confrontées aux torrents qui débordent, aux trains qui déraillent, à l’électricité qui disjoncte. Un va-nu-pieds ou un pilier de zinc peut prendre soudain l’étoffe d’un héros quand il accède à sa vérité, accepte sa fragilité, son imperfection, sa vulnérabilité et qu’il tend aussi la main à l’autre. Sous ses accents parfois un peu grinçants et durs, Nòllas pose un regard presque compatissant sur la résilience de ses contemporains.

Y demeure la grécitude, qui s’observe dans le rôle prééminent que l’auteur accorde à la fatalité, donnant ainsi une dimension quasi mythique à la destinée de ses personnages ; « une roue qui ne cesse de tourner », « ce zigzag qui conduit dans la vie d’un trottoir à l’autre », « inéluctable catastrophe »… Pour ces Grecs, on « porte sur le visage la marque d’un destin » et on se réjouit que le sort passe devant soi sans s’arrêter. Mais on prend soin de ceux choisis pour endurer ces malédictions, épouvantails capables de tenir le malheur à l’écart du reste de la communauté.

Si routinière que soit l’existence, si anodines les rencontres, si ordinaires les incidents et les jeux du hasard, l’éclairage attentif et affectueux porté par Dimìtris Nòllas sur les plus humbles met en lumière un quotidien émouvant, des émotions profondes, des réflexions plus universelles qu’elles ne le paraissent au premier abord. L’auteur isole des petits morceaux de vie avec une préférence prononcée pour les discussions de comptoir, les échanges autour d’un verre dans un rade crasseux ou un bar d’hôtel, une terrasse de taverne, un wagon de train, un hall d’aéroport. Nòllas privilégie la vivacité, les échanges, le mouvement, les lieux où refaire le monde, s’épancher, détricoter ses pensées intimes pour y mettre de l’ordre. Le décorticage de l’âme humaine fascine l’auteur, qui écoute sans relâche les aspirations, les rêves, les combats de ses personnages qui luttent contre les injustices, la solitude et le désespoir.

On croise des barmen philosophes, des soiffards nostalgiques, des comptables qui taquinent la muse, des tenanciers psychologues, des avocats émotifs, des serveurs, des grutiers et des marchands ambulants… toute une humanité qui se débat comme elle peut pour trouver un sens à une existence qui n’en a aucun. Quand un barman explique à son jeune assistant encore adolescent, comment pousser des clients à consommer toujours davantage, la leçon de vie pointe très vite sous la simple combine : « c’est leur âme qui a soif, pas leur gosier… ils sont tellement mécontents de la réalité qui les entoure qu’ils ont besoin de rêve, besoin des bras de quelqu’un qui leur soit proche, leur ressemble, les comprenne et leur raconte des histoires. Même quand l’alcool coule à flots, le problème reste, car le siège de la soif se trouve ailleurs. Un bon barman les soutient dans les grands voyages de l’esprit, en vidant leurs poches. Sans le gaspillage d’argent, on fait les choses à moitié, parce que le chialeur pleurnichard doit aussi avoir mal à cause de quelque chose de tangible. »

Pas la peine de gâcher du temps au long cours chez un psychanalyste lorsqu’un simple serveur déchiffre aussi clairement les souffrances et les passions humaines.

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