Peter May – An Sgeir, le rocher hostile.

 

L’île des chasseurs d’oiseaux (The Blackhouse) – 2009

Roman de Peter May

Traduction Jean-René Dastugue

Éditions du Rouergue, 2009

 

Il est certains polars dont l’intrigue importe peu : un crime, même le plus hideux, ne saurait de toute façon soutenir la comparaison avec les terribles secrets bien gardés d’une société insulaire cadenassée, paralysée par ses coutumes séculaires. Au Nord des Hébrides, sur l’île de Lewis battue par les vents, le temps fait du surplace. On s’y chauffe toujours à la tourbe, les femmes restent à la porte des cimetières, l’église presbytérienne régit la vie quotidienne des habitants, on massacre sur un caillou émergé d’une mer démontée des jeunes fous de Bassan, au nom de la tradition … et personne ne veut être celui par qui le changement arrivera. Le chômage, l’alcoolisme, les violences familiales, minent l’existence laborieuse des îliens taiseux, qui gardent le silence sur les crimes commis sur leur terre funèbre : c’est une règle non écrite. Tout ce qui se passe sur le rocher, reste sur le rocher. Ça a toujours été comme cela, et ça le restera.

Cette atmosphère est aussi plombée que l’humeur de l’inspecteur Fionnlagh Macleoid – débaptisé de son prénom gaélique par son institutrice au premier jour de classe, au profit d’un désincarné et administrativement « anglais » compatible Fin. À l’heure où la mort de son fils unique a fait exploser son couple, Fin Macleoid est envoyé sur son île natale du bout du monde, après dix-huit ans d’absence : un de ses anciens camarades d’école a été retrouvé pendu et éviscéré, dans un hangar à bateaux : du déjà vu pour l’inspecteur, qui enquête sur une affaire similaire à Edinburgh. Les deux meurtres sont-ils liés ?

Peter May accorde donc une part réduite à l’enquête, laissant l’inspecteur Fin Macleoid relater ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, à la première personne. Parce que la signification d’un tel déchaînement de violence ne peut trouver sa source que dans les replis d’une histoire commune en vase clos. L’île de Lewis, sous son apparence de société communautaire traditionnelle, régie par l’entraide et la morale chrétienne, est en fait un chaudron bouillonnant, où l’apprentissage de la brutalité et de la barbarie se pratique dès la prime enfance. Les adultes détournent le regard et le gardent bien plongé dans leur livre de cantiques dominicaux. Ironie du sort, ce ne sont pas les crimes qui bouleversent les habitants de Lewis, mais le fait qu’ils soient étalés sur la place publique. Les victimes portent à la fois le poids du traumatisme et la honte de savoir qu’il est connu de tous. Cette double peine devient ingérable quand on est prisonnier d’une petite île, où il est impossible de se fondre dans la masse.

Alors la haine fermente, arrosée de whisky : on n’échappe pas à son île, ni à son destin. Le déchainement de cruauté est alors à l’image des tempêtes qui secouent la lande rase. L’écossais Peter May brosse un décor dantesque, une nature hostile, des mers tumultueuses, des pluies et des vents assassins pour ses personnages, ballotés comme des fétus de paille dans quelque chose qui les dépasse. L’île pierreuse se referme comme un piège autour de ses habitants, qu’elle refuse de laisser partir, à moins d’en payer un prix très élevé.

L’île des chasseurs d’oiseaux est une formidable plongée dans le mode de vie anachronique, rude et sauvage d’un groupe d’individus, qui à la fois s’accrochent à leurs racines et voudraient dans le même temps s’en extraire. La série Hinterland, disponible sur Netflix, se penche un peu de la même manière sur le quotidien des habitants d’une région pauvre du Pays de Galles. On y parle également gaélique, on y trucide pour une ferme, quelques hectares de landes ou des têtes de bétail. Et on y subit cette même loi du silence. Elle mériterait d’être reconnue à la hauteur du roman de Peter May – qui soit dit en passant a quitté l’Écosse pour vivre désormais dans le Lot. On devine un peu pourquoi …

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