China Miéville – Objet littéraire non identifié

 

Perdido Street Station – 2000

Roman en deux tomes de China Miéville

Traduction Nathalie Mège

Éditions Fleuve noir, 2003

 

Mais d’où sort China Miéville ? L’écrivain anglais né en 1972, couvert de prix littéraires depuis son premier livre paru en 1998, fait figure de transgenre littéraire ; ethnologue diplômé de Cambridge, candidat malheureux à la Chambre des Communes pour un parti trotskiste en 2001, amateur de jeux de rôle et admirateur de Mervyn Peake et de Lewis Carroll, le romancier au physique rugueux de boxeur au crâne rasé, traverse le paysage littéraire avec une créativité renversante. Le monsieur s’est abreuvé d’heroic fantasy, de science-fiction et de fantastique, pour créer des univers, des ambiances et des personnages, jamais croisés auparavant. Les spécialistes font de lui un héritier du Steampunk et l’un des inventeurs du New Weird : pour faire simple, China Miéville emprunte d’abord à l’univers retro victorien, mâtiné de technologies futuristes, que le XIXe aurait pu imaginer (des dirigeables et des fiacres côtoient des machines anachroniques dotées de conscience). Et il donne surtout ses codes à la nouvelle fiction bizarre, genre littéraire qui combine un univers réaliste urbain avec des éléments de science-fiction ou de fantasy. Bref, je m’attendais à un roman surprenant et sensationnel… et ce fut bien davantage encore.

Imaginez une mégalopole tentaculaire, un kyste qui n’a de ville que le nom, une cité poussiéreuse toute d’os et de brique, une conspiration d’industrie et de violence trempées dans l’Histoire, une contrée funeste : Nouvelle Crobuzon. Traversée par la Poix, la Chancre et le Bitume, soupes épaisses putrides et méphitiques baignant des taudis lugubres et gluants, Nouvelle Crobuzon ressemble à un immonde cloaque surpeuplé, avec ses docks et ses usines, ses ghettos et ses quartiers louches aux noms fleuris, noyés de fumées toxiques : il ne fait vraiment pas bon vivre à Tournefoutre, Malverse, Crassecoude, Chiure ou Crachâtre. Les nouveaux arrivants s’entassent où ils le peuvent, entre les vieilles casses industrielles et les zones de stockage de déchets. Dans cette cour des miracles, on croise un maire despotique et corrompu, une milice répressive toute puissante, des journalistes contestataires qui ne font pas de vieux os, des mafieux trafiquants de drogue, des dockers en grève, des artistes bohèmes, des fanatiques religieux… tout est de guingois, décalé, détourné, dans cet univers foutraque, inventif, dément, débordant jusqu’à l’excès. Parce qu’évidemment, China Miéville peuple sa ville de personnages tout aussi invraisemblables et fabuleux : à côté des humains, vivent des hommes-oiseaux, des hommes-cactus, des femmes à tête de scarabée, des batraciens sculpteurs d’eau, des petits démons volants espiègles, des robots très éveillés, des gorgones buveuses d’inconscient… jusqu’à son Excellence Démoniaque, l’ambassadeur des Enfers lui-même.

Planter ce décor de cauchemar délirant requiert presque l’intégralité du premier volume et d’aucuns pourraient dire qu’il ne s’y passe en fait pas grand’ chose ; pourtant, c’est tout le talent de l’auteur que de nous balader dans les méandres de son imagination fantasque. La foultitude de quartiers, d’espèces bizarres, la richesse des détails de leur quotidien et des anecdotes historiques, font flamboyer le récit. Aucunes longueurs stériles ou descriptions creuses, car China Miéville donne vie à Nouvelle Crobuzon en lui prenant directement le pouls, sur ses marchés, dans les laboratoires de son université, son imprimerie clandestine, sa foire aux monstres, ses rades louches. Ce rythme lent de la découverte est nécessaire pour embrasser l’inventivité du monde de China Miéville et se sentir à l’aise dans son jus de crâne tortueux. D’autant que le texte est porté par une langue dense, soutenue et aussi sinueuse que la ville elle-même.

L’intrigue démarre à pas comptés lorsqu’un homme-oiseau, amputé de ses ailes, frappe à la porte d’un scientifique marginal, dans l’espoir de reprendre de la hauteur sur les choses et la ville. Dans ses recherches pour lui permettre de voler à nouveau, le scientifique va mettre la main sur une bestiole maléfique, qui prend très vite la clef des champs. Cette créature infernale va tomber sur d’autres spécimens de son espèce, fruits d’un deal douteux entre le gouvernement véreux et le plus gros trafiquant de drogues de la cité. La sarabande meurtrière s’abat alors sur Nouvelle Crobuzon, terrorisant les habitants, réduits à l’état de légumes baveux. On se doute rapidement que dans une cité gangrénée par l’avidité et les jeux de pouvoir, on peut oublier le happy-end.

L’auteur raccroche avec les préceptes de l’heroic fantasy, lorsqu’une poignée de personnages hétéroclites vont s’unir, sous des prétextes très différents, pour tenter de mettre fin au chaos (la bonne vieille quête, chère à Tolkien et consorts). Mais China Miéville y mêle une Fileuse – l’une des trois figures du Destin-, gigantesque araignée, friande de grands ciseaux bien coupants. Ses longs monologues énigmatiques et prophétiques, ses charades proférées durant de lentes chorégraphies, ramènent étonnement un peu de calme et de cohérence dans ce fatras. Elle est la tricoteuse, celle qui tisse, raccommode la grande toile du monde ou plutôt des mondes, puisqu’elle court sur les filaments métaréels qui relient chaque moment entre eux, en passant d’un plan de réalité à un autre.

China Miéville a toutefois les défauts de son immense talent, qui ne connaît aucunes limites dans ses envolées : il peut d’un côté créer des personnages curieux et poétiques, et de l’autre, partir en vrille dans de longs développements scientifiques, qui doivent laisser pantois les lecteurs fâchés avec la physique et les mathématiques – j’en suis : les strates de conscience intérieures de x, engrenages emboîtés d’un moteur de conscience autonome, dépendaient les unes des autres. Ce qui était perceptible, en termes arithmétiques, sous la forme d’un rationalisme additionné de rêves était en réalité une totalité, aux constituants impossibles à démêler : y et z n’étaient pas des modèles semi-complets de x, ils étaient qualitativement différents. Oui, ça dure 5 pages…

Mais qu’importe. Perdido Street Station est un roman unique, novateur, stimulant, porté par une imagination tumultueuse. Un monument de la dark fantasy.

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