Paris-Athènes – Quelle macédoine !

 

 

Paris-Athènes, Naissance de la Grèce moderne 1675 ‐ 1919

Musée du Louvre

30 septembre 2021 – 7 février 2022

 

Double intitulé pour une seule exposition : d’un côté les liens (politiques ? culturels ? On l’ignore…) qui unissent les deux capitales européennes. Mais de quelle Athènes parle-t-on ? La ville des Athéniens ? Ou l’Athènes orientale vue de l’Occident ? De l’autre, la naissance de la Grèce moderne, bornée par des dates plutôt farfelues. La première commémore l’arrivée à Athènes en 1675 de l’ambassadeur de Louis XIV… ; la seconde, le début de la guerre gréco-turque et la « Grande Catastrophe » qui s’ensuivit. On se dit déjà qu’on va ratisser large. Mais Jean-Luc Martinez, Président-directeur honoraire du musée du Louvre, souligne, dans le catalogue, que cette exposition bien dodue « marque un double anniversaire : le bicentenaire des débuts de la guerre de Libération de la Grèce et l’entrée de la Vénus de Milo dans les collections du Louvre, il y a deux cents ans ». Diantre ! on va donc aussi parler guerre d’Indépendance et archéologie. Point trop n’en faudrait, cependant. Et ce qui semblait précédemment audacieux, voire démesuré sur le papier, se rapproche d’un marathon migraineux dans un immense inventaire à la Prévert. Osons le mot, c’est un gigantesque foutoir, une accumulation d’œuvres où se perd rapidement l’intention première sous-tendue : comprendre comment, née du démembrement de l’Empire ottoman, la Grèce, antique civilisation et jeune nation du XIXème siècle, s’est forgée une identité moderne en miroir des puissances européennes d’alors.

Le problème fondamental de cette exposition est donc l’émiettement du sujet initial, loin déjà de l’intitulé officiel bicéphale. Le visiteur suit bien un ordre chronologique, des stèles de l’Antiquité (on peut se demander ce que viennent faire ces stèles dans une exposition qui interroge la modernité grecque…) au Groupe Techni, – ensemble de dix-huit artistes peintres, sculpteurs et graveurs athéniens qui firent sécession en 1917 avec l’art officiel. Mais le chemin est bien tortueux et très encombré : Les Croisés, Louis XIV, Napoléon, les missions françaises en Grèce, l’art post-byzantin, le philhellénisme, la guerre d’Indépendance, l’Athènes néoclassique, le vêtement grec moderne (?), les débats autour de la langue grecque (la bataille katharévousa vs dimotikí), l’École française d’Athènes, les fouilles de Thasos, Délos et Delphes, et enfin, les artistes grecs aux Expositions universelles à Paris de 1878 et 1889. Comment absorber ce déluge d’informations qui tétanise plus qu’il ne galvanise ?

Autre considération, la place donnée à un sujet au détriment d’un autre, qui semble dépendre moins de son importance historique que des pièces disponibles : l’atelier des Gilliéron, famille d’origine suisse qui, entre autres, reproduisait des copies officielles d’œuvres et des fac-similés de peintures antiques, et la création de l’École française d’Athènes, occupent un espace considérable au détriment de sujets plus complexes : la guerre d’Indépendance grecque mériterait ainsi à elle seule une exposition. La notion de “philhellénisme” – caisse de résonance occidentale à cette guerre d’Indépendance que suivent de très près les puissances européennes –, au cœur des interrogations supposées de l’exposition, est loin d’être suffisamment expliquée, décortiquée, pour en saisir toute la complexité et son ambiguïté, tant politique qu’éthique. Rien non plus de consistant sur le parachutage des têtes couronnées étrangères à la tête de l’État grec : un Bavarois, suivi d’un Danois, et quand un premier souverain naît en Grèce, il est renversé en 1917 pour germanophilie… Et pas grand’chose sur le pillage des antiquités qui vont peupler les musées occidentaux. Il y a donc un trop plein qui cache mal les trous, beaucoup moins consensuels…

Si le fond ressemble à un maelström indigeste, la forme est tout aussi déconcertante. Pas de scénographie d’ensemble, de cohérence, d’harmonie. Dans la salle dédiée à l’art post-byzantin, qui rassemble des icônes absolument magnifiques (dont une du Greco), les cartels ont été posés à même le sol : impossible, dans la pénombre, de parvenir à les déchiffrer à moins de se casser en deux. On veut peut-être faire parcourir la salle à genoux…

Sommes-nous bien au Louvre ? On en doute vraiment, a fortiori devant les mises en espace vieillottes (pour dresser un portrait moderne ?), des reproductions de statues théâtralement alignées devant des photos formant la toile de fond, pour figurer un hypothétique réel : c’était quoi, déjà, l’allégorie de la caverne de Platon ?…

Et pourtant, il y a de bien belles choses, noyées dans une exposition qui embarbouille au lieu et place d’éclairer simplement. Sur un mur, on découvre des caricatures hilarantes de Daumier, qui se paie la bobine du roi des Grecs (et la légende « Le Roi des Grecs ayant la bonhomie de se laisser transformer en simple grenadier russe », devient, page 183 du catalogue, « Le Boides Grecs ayant la bonhomie, etc. », non, on ne rêve pas !!!).

Une place trop infime a été faite aux photographies de la ville elle-même et de ses temples encore par terre. Je trouve personnellement toujours extrêmement émouvant de redécouvrir en tonalité sépia l’état de l’Acropole dans la seconde partie du XIXème : une vaste étendue déserte, vierge de tout bipède, ou presque, jonchée de pierres et de colonnes couchées ; le vide, le silence, mélange de force et de fragilité où l’antique est toujours présent, sans reconstitution factice.

On reste aussi pantois devant les tentatives de deux étudiants des Beaux-Arts – Benoît Loviot en 1879, et Victor Blavette en 1884)  –, qui s’essaient à rendre leurs couleurs au Parthénon et au sanctuaire de Déméter d’Éleusis, avec plus ou moins d’audace : puisque la blancheur des temples n’était plus qu’un mythe, autant y aller franchement. C’est peu dire que le jeune Benoît Loviot n’a pas manqué d’enthousiasme pour recréer la sculpture monumentale d’Athéna, nichée au cœur du Parthénon : munie de ses attributs de guerrière et accompagnée d’un gigantesque serpent, elle pose devant une fresque imaginaire, retraçant un combat naval entre les Perses et des Grecs victorieux. Une anticipation des peplums hollywoodiens, qui feront aussi un temps la fortune des studios de la Cinecittà.

Pour le reste…, nous l’avons assez souligné, l’exposition se tient très loin de la question fondamentale : quand la Grèce a-t-elle réellement obtenu son « indépendance » ? Échanger quatre siècles de joug ottoman contre un roi Bavarois suffit-il pour mettre en place un État moderne ? Passer d’une tutelle à une autre, être un jouet entre les mains des puissances de l’Europe, c’est un peu, hélas, l’histoire de la Grèce, jusqu’à nos jours…

1 Comment

  1. Reply
    Yann

    Devant les dernières “merveilles” (thaumata) du Louvre, vous avez fait allusion à une certaine « allégorie de la Caverne ». Nous sommes donc allés voir de plus près, et lisons – Platon, République VII :
    « Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine ressemblant à une caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière. Ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête. La lumière leur vient d’un feu brûlant sur une hauteur, au loin derrière eux. Entre le feu et ces prisonniers passe une route élevée, le long de laquelle, figure-toi, est construit un petit mur, semblable aux palissades que les montreurs de marionnettes dressent devant leur public, par dessus lesquelles ils font voir leurs merveilles.
    Figure-toi maintenant le long de ce mur des hommes portant des objets de toutes sortes, qui dépassent le mur, et des statuettes d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois, et façonnés de toutes les manières possibles.

    Penses-tu que dans une telle situation, qui est semblable à la nôtre, ces hommes aient jamais pu voir autre chose d’eux-mêmes et de leurs compagnons d’infortune que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?

    Et n’en est-il pas de même pour les objets qui défilent ?

    Sans doute, s’ils pouvaient s’entretenir ensemble, devant ces mêmes objets, ne crois-tu pas qu’en les nommant, ils prendraient pour des objets réels les ombres qu’ils verraient ?

    Mais il est très certain que ces hommes ne pourront tenir pour le vrai autre chose que les ombres de ces objets fabriqués. »

    Alors, un remake ? Voilà donc une exposition gâchée mais dont votre critique nous gâte…

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