Nicole Krauss – There is a crack in everything*

 

Être un homme (To Be a Man – 2020)

Nouvelles de Nicole Krauss

Traduites de l’américain par Paule Guivarch

Éditions de l’Olivier, 2021

 

Á S. B.

Étrange sentiment en refermant ce recueil de dix nouvelles, écrites sur presque vingt ans : une fascination immédiate pour la profondeur et la pertinence des analyses de l’autrice, son intelligence foudroyante capable d’une distance presque clinique, et aussi, dans le même temps, pour son acuité, sa finesse, sa compréhension des plus infimes variations de l’âme. Suivre Nicole Krauss, c’est passer sans cesse du réalisme au subtil, du physique au psychique, du matériel au spirituel.

Les personnages de ces nouvelles sont campés au moment où leur existence, construite selon des traditions, des normes, des préceptes, des modèles, rencontre un élément perturbateur inattendu, une révélation, qui fait voler en éclat habitudes et certitudes. Le mur trop vite ou mal bâti s’effondre brutalement, ouvrant un espace béant. Au pire, pour constater la vacuité de toute une vie gâchée, au mieux, pour laisser la place à une individualité révélée : l’ordre ancien fait place au suivant.

Cet ordre ancien est d’abord religieux chez Nicole Krauss : quel que soit leur âge, tous les intervenants se débattent avec un judaïsme oppressant, une histoire traumatisante et mortifère trop rabâchée, une culture imposée qui entrave plus qu’elle soutient : chacun avait été élevé avec la même interdiction absolue d’épouser un ou une goy, ou d’échouer de quelque manière que ce fût, ce qui revenait à dire que chacun était le produit du même tribalisme orgueilleux, étriqué, violent, inquiet, rassurant et dévorant à la fois. Qu’ils habitent la Suisse, New York, la Californie ou Tel-Aviv, les personnages vivent une relation compliquée avec leurs origines ; et ceux dont les racines plongent dans deux endroits différents, ne peuvent s’implanter profondément nulle part car ils se sentent en décalage partout. Surtout, la charge émotionnelle est extrêmement (et inégalement) lourde à porter : tel ce vieux professeur de Columbia, rabougri par le devoir, l’étude, les legs du passé, écrasé sous le poids des mythes juifs qui le dépassent. Il lui faudra frôler la mort pour comprendre que personne, à part lui-même, ne lui imposait d’égaler la sagesse d’un Moïse ou d’Abraham. Qui aurait-il pu être s’il avait eu le choix ? Il avait échoué à devenir vraiment lui-même, préférant céder à d’antiques contraintes. Parce qu’il était juif, il n’y avait plus de place pour être quoi que ce fût d’autre. Il devait y avoir pourtant des enfants nés et élevés sans précédent… Il lui aurait fallu, pour être heureux, être simplement un homme.

La minute de lucidité qui redistribue soudain les cartes d’une vie, vient, dans la majorité des nouvelles, perturber la vie privée des femmes, qu’elles soient jeunes filles ou septuagénaires. On se sépare beaucoup chez Nicole Krauss ; jamais pour des questions de trahison conjugale, de morale, mais parce que les femmes étouffent souvent dans des relations où le « masculin » est décevant, pesant. L’autre reste, malgré les années, un inconnu, qu’il soit un prédateur, un compagnon trop énigmatique, trop protecteur ou pas assez prévenant. Tôt ou tard, les femmes aspirent à recouvrer leur liberté, leur force, leur indépendance. Le voyage vers sa propre vérité est difficilement compatible avec une relation au long cours faussement sécurisante. Alors souvent, on préfère pour cette investigation intime, arpenter le chemin seule : si l’amour peut être mutuel et partagé, la souffrance ne se vit jamais que dans la plus totale solitude.

Les nouvelles demeurent singulièrement loin du fracas des drames, des vociférations, des conflits. La brutalité démesurée, qui a accompagné toute l’histoire du peuple juif, est insupportable à Nicole Krauss. Comme le craint la mère de famille au sujet de son fils qui avance inéluctablement vers l’adolescence : il ne sera plus ce qu’il a toujours été, il perdra quelque chose de sa sensibilité, si précieuse à tous ceux qui l’aiment, il deviendra capable de violence. Si le constat des vies bancales est acté d’une plume acérée, elle privilégie le dialogue, l’entente, le recul, pour ses personnages. Il reste toujours une tendresse ténue, en dépit du passé douloureux, de l’avenir incertain, Une tenue, une noblesse, baigne ces prises de conscience, faites avec lucidité, honnêteté, sans jamais accabler « l’autre » pour l’échec d’une relation.

La dernière histoire, qui donne précisément son titre au recueil, résume toute la démarche de la narratrice : peut-être avait-elle l’air de quelqu’un qui cherche à résoudre quelque chose, quelque chose d’à la fois énorme et fugace, qu’il était impossible d’aborder de front, seulement par le biais de l’anecdote. Ou du flottement. Car à trois reprises, les textes s’en vont flirter avec l’étrange, le bizarre, comme si les expériences des héroïnes étaient plus fantasmées que vécues. Signifiant sans doute que nous ne sommes pas forcément maîtres de ce qui nous arrive : la vie prend parfois des chemins très mystérieux, dont nous ne comprenons les enjeux que des décennies après. Mais tous les personnages de Nicole Krauss de se recorder, qu’il leur reste peu de temps pour obtenir de la vie ce qu’ils désirent au plus profond d’eux-mêmes.

*There is a crack, a crack in everything
 That’s how the light gets in.

Leonard Cohen in Anthem

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