Niki-Rebecca Papagheorghiou – Lignes de fuite

 

Le Grand Fourmilier (Ο Μέγας Μυρμηγκοφάγος – 1993)

Textes en prose de Niki-Rebecca Papagheorghiou

Traduction Evanghelia Stead

Éditions Cheyne, 2017

Édition bilingue

 

Fuite

            “Le temps m’effleure et je frissonne, dans les bus bondés les années me bousculent. Pourchassée, je descends à l’arrêt campagne. Cache-moi, nature. Ces portières en se refermant m’accrochent par la jupe. Elle ne reviendra plus, la prime lumière, bien que le petit lézard tourne toujours son tendre cou vers le soleil. Une espèce de nuit nous dévore heure après heure”.

Il y a quelque chose de vertigineux à plonger dans un recueil de textes aussi insolites quand on ignore tout de son auteur. À l’exception de son patronyme et de ses dates officielles (1948-2000), la dame est au mieux inconnue, au pire ignorée des instances officielles. Inutile de fouiller même le net, on ne la croise qu’aux abonnées absentes, jusque sur le site de la maison d’édition qui publia ses deux uniques recueils en prose*.

En 1977, Niki-Rebecca Papagheorghiou commence déjà par brouiller les pistes et par se rendre insaisissable : elle compose un roman-photo**, collage de photos de famille et de cartes postales, grâce auquel elle réécrit une vie imaginaire dans une quantité de villes du Nord improbables. Le réel, son pays, son époque, sa vie même ne l’intéressent déjà plus. Pas d’introspection, de confidences personnelles, de mise en scène de son quotidien, ou d’épanchement mouillé dans son écriture puisqu’elle est étrangère à elle-même.

Elle signe au contraire des textes courts qui ouvrent des fenêtres sur d’autres mondes, intemporels car chimériques, comme des visions, des songes ou des cauchemars dont on ne garderait qu’une illustration. Sa traductrice souligne une parenté entre son univers et les travaux des surréalistes, “puisqu’elle refait, comme eux, le réel et qu’elle réinvente les objets. L’étrangeté lui est familière“. C’est incontestable. De ses très courtes phrases, qui ne font pas toujours sens, naissent des images ; on ne comprend pas tout, mais on voit l’essentiel. On voit des univers à petite échelle, des transpositions de sensations fugaces, des incarnations d’émotions impossibles à exprimer par le seul verbe intelligible. Alors évidemment, on passe par les sens, par le goût de l’ailleurs, par un foisonnement de couleurs, une nature luxuriante, un bestiaire exubérant, on voyage du fond des mines de charbon jusqu’aux étoiles, qu’on capture dans des boîtes magiques. Les quelques phrases, qui dessinent chaque instantané, ne cherchent pas l’audace ou l’excentricité. Les textes s’apparentent à des contes, voire des comptines, des fables ou des dictons, écrits avec la plus grande humilité. La poésie naît des images, des contrastes entre les mots, des associations inattendues, de son goût du fantastique, de l’absurde et du paradoxe.

Comme l’humour est la politesse des désespérés, cette mise à distance du réel dissimule un pessimisme, une noirceur, des souffrances évidentes. Les relations homme/femme ne sont d’ailleurs jamais pacifiées. Niki-Rebecca Papagheorghiou imagine une série de Jeux entre deux entités de sexes opposés, qui ponctuent le recueil. Ces textes m’ont mise très mal à l’aise : l’homme est souvent décrit comme un prédateur violent, un destructeur, un profanateur. À l’issue de ces Jeux, la femme est triste, dévidée et désintégrée, outragée, recroquevillée sur elle-même… Dans un texte assez incroyable, Fruits, l’auteur décrit une scène inouïe, comme un traumatisme qu’on transfère dans un univers parallèle pour le rendre supportable. « Les fraises redoutent les bigarreaux, tout particulièrement leur noyau… Menant l’assaut à la verticale, le bigarreau jeta la fraise par terre… Le bigarreau, fougueux, s’installa tout de go dans le petit corps tendre et potelé de la fraise, son noyau se retrouva dans son cœur, et son pédoncule, en jubilant, vibrait ravi dans la rosée nocturne. La fraise avait mal, il sera ma mort, se disait-elle, et se rappelait l’époque où elle était encore verte et impénétrable aux attaques des bigarreaux. Or à présent l’endroit baignait dans son jus rouge. Enfin le bigarreau daigna se retirer, et la fraise se retrouva seule, si l’on peut encore appeler fraise cette masse informe qui gisait par terre. » Inutile d’expliciter.

L’avant-dernier texte décrit quant à lui un suicide libérateur suivi d’une vie immortelle douce et lumineuse, qui s’ouvre enfin pour la narratrice. La même fustige dans l’ultime phrase du recueil les hommes et les psychiatres qui ont ruiné sa vie. Ces confidences sont rares, car deux seules petites proses sont écrites à la première personne. Niki-Rebecca Papagheorghiou n’a donc pas d’autres choix que de prendre la tangente avec l’exactitude et de se recréer un univers peuplé de bêtes, d’étoiles, de pâquerettes, de voyages en Amazonie. La poésie est parfois l’unique chance de survie pour celle « qui tremble telle une inflorescence défleurie ».

 

*Του λιναριού τα πάθη, 1986 et Ο Μέγας Μυρμηγκοφάγος, 1993 – Éditions Agra, Athènes

** Οι δύο αδελφές, 1977 – Éditions Agra, Athènes

 

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