Lectures de septembre

 

Roman

Le Gang des rêves, Luca Di Fulvio

Traduction Elsa Damien

Éditions Slatkine &Cie, Genève, 2016

 

Il était une fois en Amérique… Dans les bas-fonds de l’East Side viennent s’entasser en quête du rêve américain les migrants irlandais, italiens ou polonais. Prostitution, rivalités entre gangs, mafia, racket, règlements de compte, c’est la brutalité et la fureur qui attendent les nouveaux venus fraîchement débarqués. Le Gang des rêves couvre les vingt premières années (1909-1929) d’un gamin des rues, arrivé de Calabre avec sa mère encore adolescente. Le bordel pour elle, l’école de la délinquance pour lui. Sauf que, lorsqu’on s’appelle Christmas, qu’on est blond comme un ange avec un cœur très pur et une imagination sans bornes pour transfigurer un quotidien invivable, le destin peut parfois se montrer bienveillant. Nombre de critiques ont souligné avec raison que le roman avait déjà tout d’un scénario prêt à tourner pour Scorcese : New York en toile de fond, peinture dure et réaliste des conditions de survie de ces laissés-pour-compte sans le sou, débuts du cinéma parlant et balbutiements de la radio, histoire d’amour délicate comme fil conducteur salvateur et flamboyante réussite pour point final. Tout y est dans cette fresque de 928 pages qu’on ne lâche plus. Et quel hommage vibrant à l’art qui guide et sauve, qui modifie la trajectoire toute tracée d’un petit vaurien, passé du caniveau à la scène d’un théâtre, de l’obscurité aux feux de la rampe, de l’anonymat à la gloire !

 

 

 

Roman

C’est le cœur qui lâche en premier, Margaret Atwood

Éditions Robert Laffont, 2017

 

J’avais émis plus d’une réserve à la lecture de la Servante écarlate, désormais c’est une certitude, Margaret Atwood écrit bel et bien comme un pied ! Il est incroyable d’être à la fois dotée d’une imagination aussi débordante et d’une capacité indéniable d’analyser notre société pour en pressentir les dérives, et aussi inapte à tenir son lecteur en haleine. Même style plat, mêmes lourdeurs, délitement de la trame narrative sur la longueur, personnages sans épaisseur qui tournent à la caricature… Pour ce qui est de mélanger dystopie et humour pesant, on tourne vite au ragoût indigeste.

Ça partait pourtant bien : dans une région des États-Unis ravagée par la crise économique,  les plus chanceux vivent, le jour, de boulots miteux, et dorment la nuit dans leur voiture, seul rempart contre les vandales et les délinquants. Drogues, alcools, pillages, chômage, criminalité… le monde a sombré dans le chaos où règne l’anarchie, donc la loi du plus fort. Une poignée d’investisseurs en costumes proposent alors une alternative, un renoncement volontaire aux libertés individuelles en échange de la sécurité et d’une vie décente dans une cité radieuse. Car dans la patrie de l’Oncle Sam, l’État délègue au privé la gestion des prisons, source de profits conséquents. Ces derniers le seraient encore bien davantage si, au lieu de devoir gérer de vrais criminels, on enfermait sur volontariat des citoyens honnêtes. Pour rendre l’offre plus alléchante, on leur fournirait un mois sur deux la possibilité de vivre leur rêve de middle-class, une vie tranquille dans un petit pavillon avec emploi assuré ; un mois taulard, un mois employé. Ces unités économiques formées d’un pénitencier et d’une ville artificielle sous haute surveillance, s’autonourrissent et échappent totalement aux regards extérieurs. Toutes les dérives de cette utopie, surtout les plus improbables, sont alors possibles : assassinat des « indésirables » pour collecter leurs organes, neurochirurgie sur de futures esclaves sexuelles, trafic de sang de nourrissons pour régénérer de riches financiers…

Sur ce canevas qui aurait pu donner une observation féroce de notre goût de plus en plus prononcé pour le contrôle sécuritaire de nos sociétés (Patriot Act, état d’urgence, et autres régimes d’exception), Margaret Atwood part en vrille avec des personnages invraisemblables qui sonnent faux et un humour plus que douteux. Les longues digressions sur les fantasmes sexuels des deux héros sont à bâiller d’ennui – on croirait avoir affaire à un couple coincé des années cinquante… l’auteur n’est pas loin des quatre-vingts ans, il est vrai, ce qui n’aide pas pour le sujet –, et le ridicule est atteint quand le héros, qui a manqué de se faire euthanasier dans la cité enchantée, se réveille à Las Vegas, entouré d’une palanquée de sosies d’Elvis et de Marilyn. Ce qui aurait pu être cohérent, grinçant et inconfortable pour le lecteur, devient une mauvaise farce aux traits épais. Il est temps pour Margaret Atwood de se mettre au jardinage !

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