Maylis de Kerangal – Un mensonge dit toujours la vérité

 

 

Un Monde à portée de main

Roman de Maylis de Kerangal

Éditions Verticales, 2018

 

 

Où Maylis de Kerangal va-t-elle chercher les sujets de ses romans ? Cette surdouée semble se délecter de thèmes improbables (l’ingénierie d’un pont, le don d’organes, la crise migratoire…), comme si elle cherchait une difficulté supplémentaire, un challenge impossible, un défi qui terrifierait les écrivaillons du commun. Il faut dire que la dame possède une maîtrise parfaite de sa langue, de ses phrases à rallonge ni maniérées ni magistrales ni harassantes, et un goût revendiqué pour la spéléologie dans des univers pétris de technique et de jargon jargonnant. D’aucuns (certains critiques bien parisiens, plus connus pour leurs gesticulations médiatiques que reconnus) lui reprochent son côté khâgneuse à fiches, où la documentation extrême puis l’appropriation d’un domaine prendraient le pas sur les personnages, l’émotion et le récit.

Ce procès injuste procède davantage de la rosserie gratuite et de la jalousie trop cuite que de l’analyse intègre.

Un Monde à portée de main nous amène dans le milieu des peintres en décor, de ces faussaires experts dans l’art du trompe-l’œil, magiciens de l’illusion. On suit le parcours en trois temps de l’héroïne, Paula Karst, la bien nommée, avec son nom de paysage, un nom qui fait voir l’érosion du temps, le creusement de la pierre, les rivières souterraines, les galeries obscures et les chambres ornées dans le sol calcaire: la formation dans une école de Bruxelles, la pratique sur les premiers chantiers de Turin, Portofino, Rome et Moscou, la révélation enfin que la copie est aussi un accès à la vérité.

Maylis de Kerangal plonge dans le sujet avec une appétence revendiquée : sa phrase est ici pâte malléable, magma vigoureux, nourrie de matières, de couleurs, de sensations physiques, de corps à corps intenses avec une nature hypertrophiée. Se rendre maître des marbres, des bois, des pierres et des carapaces, impose aux copistes de s’approprier dans leurs muscles et leurs peaux la substance, la densité, la texture de l’original : le trompe-l’œil n’est pas une expérience optique, un exercice technique, c’est une aventure sensible qui agite la pensée et interroge la nature de l’illusion, donc l’essence même de la peinture. L’auteur excelle dans cette exaltation des sens qui irrigue sa prose débordante. Car copier n’est pas seulement reproduire la réalité, la voir, c’est autre chose : pensez à peindre avec vos glaciers intérieurs, avec vos propres volcans, avec vos sous-bois et vos déserts, vos villas à l’abandon, avec vos hauts, vos très hauts plateaux… apprendre à imiter le bois, c’est faire histoire avec la forêt, établir une relation… une vie végétale frémit dans l’atelier, qui prolifère sur les palettes où les couleurs nuancent les jaunes, dégradent les bruns, hébergent un peu de rouge pour les acajous et ce noir absolu que l’on trouve au cœur des ébènes les plus purs… Paula confuse, suante, échevelée rêve une nuit que sa peau est devenue ligneuse. Elle entend pour la première fois parler de la vitesse du frêne, de la mélancolie de l’orne ou de la paresse du saule blanc ; elle est submergée par l’émotion, tout est vivant.

Cette fièvre à plonger au cœur de la matière sensible permet à Maylis de Kerangal de déplier le temps, de relier dans le même glissement de pinceau sur la toile avant-hier et aujourd’hui ; la matière est indestructible, éternelle, comme cette écaille de tortue, choisie par Paula comme projet de fin d’études. Ce sujet est bien plus qu’une bravade d’étudiante pour se faire remarquer : son apprentissage prend fin quand elle sait mêler au motif animal une part d’imaginaire. Sa peinture se nourrit alors d’un kaléidoscope d’images, d’éléments tirés de ses lectures, de ses souvenirs d’enfance, de ses recherches scientifiques, comme un télescopage temporel qui relit le berceau d’Henri IV façonné dans une carapace de tortue de mer à une paire de lunettes d’écaille hors de prix, aperçue dans la vitrine d’un opticien parisien.

Le travail du faussaire serait-il alors un véritable processus créatif ? La fiction, l’illusion, sont-elles des portes qui ouvrent sur la vérité et la compréhension du réel ? Oui, répond Maylis de Kerangal, en envoyant son héroïne sur le chantier de Lascaux IV, fac-similé de la grotte aujourd’hui fermée pour préserver ses peintures. Intégrant l’équipe des braqueurs de réel qui recréent à l’identique “la Sixtine de la Préhistoire”, Paula accède au temps passé, à cette mémoire accumulée à travers les siècles et connecte l’histoire du monde avec son propre destin. Il ne s’agit plus pour elle de copier les peintures rupestres, mais de participer à la naissance de l’art pariétal, se glissant dans la peau d’une artiste du Paléolithique.

Alors, on pourrait pinailler, reprocher à la romancière certaines longueurs (comme la verbeuse visite des studios décrépits de Cinecittá), des personnages secondaires un peu inconsistants, d’étonnantes gaucheries (Paula a les yeux vairons et souffre d’un strabisme, ce qui fait dire à son colocataire : je me demande bien comment on voit le monde quand on a les yeux qui ne regardent pas dans la même direction), et une surprenante référence à la tuerie de Charlie Hebdo qui arrive comme un cheveu sur la soupe.

Mais il y a ces éclairs foudroyants de netteté, pour lesquels on est prêt à tout lui pardonner : Turin est austère, élégante, elle a le faste froid. Quand on est capable de cela…

 

 

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