Marlen Haushofer – Journal d’une inconnue

 

Le Mur invisible (Die Wand – 1963)

Roman de Marlen Haushofer

Traduction Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon

Éditions Actes Sud, 1985

 

« La solitude offre à l’homme un double avantage : le premier d’être avec soi-même, et le second de n’être pas avec les autres ». J’ignore si Marlen Haushofer a lu Schopenhauer, mais elle partage avec le philosophe allemand un pessimisme profond. Dépressive, coincée dans un mauvais mariage, plombée par ses devoirs d’épouse et de mère, elle écrit à l’aube dans sa cuisine sur de simples cahiers deux recueils de nouvelles, et six romans. Son Mur invisible est aujourd’hui devenu un classique, depuis que la disparition programmée du monde tel que nous le connaissons est une certitude. On fait de lui un roman post-apocalyptique, une dénonciation de notre civilisation patriarcale futile et arrogante, un plaidoyer contre la course aux armements, une ode à la terre, voire le manifeste d’un nouvel écoféminisme. Ne serait-ce pas prêter abusivement à un livre écrit en 1963, nos préoccupations actuelles ?

Tout au long d’un hiver, dans un chalet autrichien, une femme écrit le récit de sa réclusion forcée sur du papier à lettres jauni et de vieux calendriers. Nul autre support disponible lorsqu’on est isolé depuis deux années et demi en pleine nature. Lors d’une nuit de printemps, un mur transparent l’a en effet séparée du reste du monde. Cette limite physique, dure et lisse, restreint l’unique zone où la vie est encore possible : au-delà, la mort. Les raisons de cette division du monde restent inexpliquées. L’héroïne, veuve de quarante ans, survit tant bien que mal en revenant aux fondamentaux : l’autosuffisance alimentaire, frugale et monotone, les aléas climatiques, les soins donnés à une poignée d’animaux survivants et les gestes séculaires oubliés (couper du bois, planter, récolter, faucher, pêcher, chasser). Je n’écris pas pour le seul plaisir d’écrire. M’obliger à écrire me semble le seul moyen de ne pas perdre la raison. Je suis seule et je dois essayer de survivre aux longs et sombres mois d’hiver. J’ai entrepris cette tâche pour m’empêcher de fixer yeux grands ouverts le crépuscule et d’avoir peur. La peur de tous côtés monte vers moi et il ne faut pas qu’elle me terrasse.

La présence soudaine de ce mur et l’hécatombe planétaire sont étonnamment liquidées en trois phrases. Le sujet n’est pas là pour l’héroïne, absorbée avant tout par sa survie et les compétences qu’elle doit acquérir rapidement pour subvenir à ses besoins primaires. C’est un combat que livre chaque jour cette femme sans prénom (puisqu’il n’y a plus personne pour prononcer mon nom, il n’existe plus), physiquement et psychologiquement. Son récit est écrit dans un style réaliste, factuel, qui ne verse jamais dans l’émotionnel ou l’apitoiement. Manger, se protéger du froid, gérer la maladie, calmer un mal de dent, requièrent d’abord toute son énergie. Au fil des mois, et des petites victoires face à l’adversité, l’étau de l’urgence semble se desserrer et le récit s’enrichit de réflexions sur sa vie d’avant ; peu de sympathie pour la femme qu’elle fut, son genre de vie vide et superficiel, ses relations distendues avec ses enfants.

Ce regard en arrière lucide, objectif, dénué de toute nostalgie, ressemble fort à un lâcher prise : ne pas s’accrocher au passé, le laisser s’éloigner sans l’embellir, permet au personnage d’entrevoir une autre existence possible, bien qu’incertaine et rude. Capituler, ne plus s’opposer au cours des choses, c’est accepter de perdre ses repères pour gagner une vie nouvelle, simple et vraie, et être enfin apaisée.

Ce cheminement intérieur s’accompagne d’une transformation physique, d’un abandon de l’ancien moi : J’avais dû me couper avec les ciseaux à ongles mes cheveux. Mon visage était mince et brun et mes épaules pointues comme celles des adolescentes. J’avais l’air plus jeune que lorsque je menais une vie confortable. La féminité de la quarantaine s’était détachée de moi. Mon corps, plus intelligent que moi, s’était adapté : je ressemble davantage à un arbre qu’à un être humain, une souche brune et coriace qui a besoin de toute sa force pour survivre.

Et surtout, cette femme tient bon dans sa progression : même si elle ne sait pas exactement pourquoi il est si important de vivre au jour le jour, pourquoi elle s’inflige des épreuves et des souffrances, elle résiste à la tentation de mettre fin à ses jours : elle aurait pu passer sous le mur en creusant un trou. De l’autre côté, il y avait des vivres pour des années ou une mort rapide et sans douleur. Mais elle s’interdit de fuir et de laisser tomber les animaux qui vivent auprès d’elle : quelque chose en moi m’interdisait d’abandonner ce qui m’avait été confié.

Au bout de son chemin, l’humilité, le dépouillement : il n’est plus question de chercher un sens à son existence : Les humains sont les seuls à être condamnés à courir après un sens qui ne peut exister. Je me détachais de mon passé et m’en remettais à un nouvel ordre des choses.

Et si c’était là l’une des clefs possibles du roman de Marlen Haushofer ? Ce mur n’a en fait rien d’une prison, d’une réclusion ; comme son héroïne anonyme, il permet au contraire à l’auteur de se reconstruire, de se libérer de sa vie aliénante et décevante, au travers d’expériences radicales. Ce journal n’est-il alors pas autre chose qu’une tentative de comprendre les raisons de sa dépression, en érigeant concrètement, grâce à l’écriture, ce mur transparent qui la sépare de ses contemporains ? Á l’ombre de ce mur, elle procède au grand nettoyage pour renaître dans un monde naturel, plus réel. Sa famille, ses amis, son statut social n’ont pas été porteurs de bonheur, de sérénité. Or, la paix ne s’obtient pas dans les gesticulations, les interactions, une activité sociale intense. La guérison est possible quand on ne cherche plus rien, quand les horloges s’arrêtent, et que l’on retourne à l’équilibre naturel des choses, rythmé par le vol des corneilles.

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