Earl Thompson – Les raisons de la colère

 

Tattoo (Tattoo – 1974)

Roman de Earl Thompson

Traduction Jean-Charles Khalifa

Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2019

 

Les 830 pages de Jardin de sable, premier volet de la trilogie autobiographique d’Earl Thompson, m’avaient laissée sonnée, sidérée par le niveau de dégueulasserie que se mangeait son jeune héros, Jack Andersen, son double, dans l’Amérique de la Grande Dépression. Le petit garçon avait tant bien que mal survécu à une enfance fracassée entre une mère paumée, vaguement pute à ses heures, et un beau-père cinglé, alcoolique. La misère crasse, la brutalité des injustices, la cruauté, la perversité, n’avaient pourtant pas entamé sa rage de vivre et sa capacité d’endurance.

On le retrouve âgé désormais de quatorze ans, hébergé par ses grands-parents à Wichita (Kansas), bien décidé à faire quelque chose de sa vie, pendant que sa mère tâte de la prison. Les épreuves passées auraient pu faire de lui une victime apathique ou une petite frappe sans repères, mais il veut s’en sortir. « Donnez-moi un putain d’uniforme ! Laissez-moi vivre un peu. Et après ça, j’m’en fous si j’crève, crève, crève ». Nous sommes en 1945 et il faut faire vite pour ne pas laisser passer la seule occasion de quitter la poisse et la dèche. L’adolescent falsifie son acte de naissance, intègre la Navy : pas de chance, les États-Unis viennent de bombarder Hiroshima, la guerre est terminée. Á défaut du dézinguer du Japonais, il se retrouve en Chine pendant deux ans sur l’USS Retreat, navire-hôpital dépourvu du moindre canon. Qu’importe, l’armée est le seul endroit où il sait que son intelligence et ses capacités sont appréciées à leur juste valeur (quelle ironie !). Le retour à la vie civile est un échec, il re-signe pour trois ans dans l’US Army, envoyé d’abord en Allemagne, puis en Corée ; il revient avec la Purple Heart, gravement blessé, et changé à jamais (à tel point qu’il ne consacre que 17 pages à son expérience de la guerre).

Dans ce parcours initiatique qui dure cinq ans, Jack respire enfin seul : loin des siens, des coups foireux de ses potes, des bastons et des saouleries, il dispose de temps dans un environnement finalement assez protégé pour réfléchir, sur lui et son avenir. Rien de linéaire, de facile, d’évident, mais quelque chose s’amorce dès qu’il est extirpé de son milieu. Si ses rechutes sont nombreuses et effrayantes (viols collectifs, chasses aux lance-flammes de Japonais piégés dans des grottes, exécutions sommaires, trahisons…), le jeune soldat de quatorze ans peut envisager de se bâtir un autre destin. Á condition qu’il se débarrasse d’abord de la piteuse image qu’il traîne de lui-même, raison pour laquelle il finit toujours par détruire ce qu’il a eu tant de peine à construire : « Jamais il ne s’était senti aussi laid, triste et loin de chez lui. Qui était-il ? Personne, un nul ! Un mataf avec une dent cassée… Qu’est-ce que j’ai qui ne va pas ? Tout ce que je réussis à faire, c’est tout saloper. Je ne suis pas fait pour vivre avec des gens normaux. »

Débarbouillé de sa fausse image de dur à cuire, il se découvre peu à peu une sensibilité, un courage, une droiture, une capacité à aimer et surtout un goût pour l’étude et les livres. Mieux encore, il ouvre ses yeux sur la beauté du monde : « l’océan, ça n’allait nulle part, c’était seulement là, pesant et pourtant couronné de la plus délicate des dentelles d’écume… Au-delà des noirs cumulus bouillonnants apparurent des nuages d’un blanc neigeux qui montaient plus haut que les Alpes et plus vite que le pinceau du peintre n’aurait pu saisir. Puis vers l’ouest, le ciel se changea en une gravure biblique de majesté divine… la joie, immense. »

Si Jardin de sable était un monument de désespérance, émerge dans ce second volume la naissance de l’écrivain en devenir. Quelque chose s’ébauche. Certes, Earl Thompson persiste dans sa veine réaliste, brute, percutante, hurlant à chaque page l’arnaque du vieux rêve américain : on ne se débarrasse pas facilement de ses origines modestes, indélébiles, tatouées sous la peau. Même si l’on parvient à se hisser un peu au-dessus de sa classe sociale, il y a aura toujours quelqu’un pour vous y renvoyer et bloquer toutes velléités d’affranchissement. Thompson contournera cet obstacle insurmontable grâce à l’écriture.

On pourra certes reprocher à Tattoo les maladresses / obsessions (?) déjà présentes dans Jardin de sable : de très lassantes et répétitives scènes de sexe, nauséeuses et malsaines (l’âge tendre des prostituées asiatiques ne refroidit aucun militaire), des descriptions morbides de corps meurtris, des longueurs complaisantes pour creuser, encore et toujours, les violences faites aux femmes. Mais reste de ce pavé de 1010 pages, l’énergie vitale d’un jeune gars grandi trop vite, qui n’a plus de temps à perdre pour devenir quelqu’un.

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