Jean Rouaud – Fenêtre sur le monde

 

Kiosque

Texte de Jean Rouaud

Éditions Grasset, 2019

 

 

On pourrait dire qu’il y a comme une tromperie sur la marchandise. Mais dans le bon sens. Un peu comme la légende toujours tenace, qui perdure au sujet de Jean Rouaud, le kiosquier de la rue de Flandre devenu prix Goncourt en 1990 avec son premier roman, Les Champs d’honneur. L’homme publie depuis près de trente ans, creusant une œuvre exigeante avec méthode, mais il reste le plus médiatique braqueur des prix littéraires, simple marchand de journaux soudainement propulsé sous les lumières du Drouant. Or, Jean Rouaud est un authentique écrivain ; il le sait depuis ses jeunes années, vouées depuis à un seul objectif, la reconnaissance littéraire ; qu’on me reconnaisse écrivain, et par écrivain je n’entendais pas seulement celui qui publie des livres, ce dont je n’espérais ni gloire ni tirage mirifique, non, simplement ceci, qu’on attribuerait à un esprit au mieux rêveur au pire dérangé, ceci qui vaut en retour à celui qui annonce son ambition des regards moqueurs ou de compassion, enfin ceci, une place dans ce qu’il est convenu d’appeler la littérature. Après des petits boulots, un peu de journalisme, deux années en librairie, Jean Rouaud va passer sept ans dans un kiosque de presse d’un quartier populaire animé, agora moderne où l’on vend bien plus que des journaux et des revues, un lieu de vie, d’échanges, d’entr’aide, unique contrepoint à la solitude des plus démunis.

Kiosque se veut donc chronique de cette rue de Flandre dans la décennie [19]80, galerie d’instantanés pris sur le vif, défilé de personnages singuliers et attachants que l’auteur ramassait dans les trois lignes d’un haïku, tous soigneusement consignés dans un petit carnet précieusement conservé. Planté dans son théâtricule la moitié de la journée (l’activité lui laisse du temps pour ses travaux d’écriture), il regarde le monde passer sur son bout de trottoir, étonné de l’énergie, de la débrouillardise, de la sagacité des habitants de ce coin du XIXème arrondissement, où l’on peine souvent à joindre les deux bouts. Lui le taiseux, le timide, le provincial monté de sa Loire-Inférieure natale (l’attachement à la dénomination historique de son département en dit long sur l’humilité sincère de Jean Rouaud), découvre une communauté cosmopolite, ouverte aux controverses ; le kiosque s’enorgueillit de proposer plus de 3000 titres, des bulletins royalistes aux feuilles de choux anarchistes, des revues littéraires pointues jamais vendues à L’Auvergnat de Paris, en passant par l’ultime journal en yiddish, par respect de la diversité des opinions et des origines de ses clients. Ces lecteurs, venus des quatre coins du monde refaire leur vie à Paris, ramènent vers Jean Rouaud leurs petites histoires et la grande, leurs guerres, leurs combats et leur mémoire. Et aussi la finesse de leurs observations sur des conflits qui touchent leurs terres d’origine, à l’opposé des commentaires convenus et souvent mensongers des éditorialistes français, qui ne font qu’ajouter une couche de prétention à la bouillie sonore permanente de leurs analyses qui n’ont d’autre but que de conspirer contre le silence.

Tout me revient à mesure que je regagne le temps du kiosque, toute une galerie magnifique. Comme je leur dois à tous. Comme ils m’ont aidé à me concilier le monde, comme ils m’ont appris. Parce qu’il partait de très loin, Jean Rouaud, longtemps perdu dans de fumeux projets littéraires, des théories sur l’impossibilité du roman, le refus du réel, le souci d’inventer des formes nouvelles, de tenter des expériences poétiques… Mais sept années, planté sur l’asphalte parisien à nouer des liens avec des désœuvrés, des inadaptés, des exilés, des contestataires, des artistes ratés, des oubliés du système, vont profondément modifier le rapport de l’écrivain avec l’écriture. Ainsi, si l’on ne comprend pas toujours à quoi joue le destin, tout finit un jour par faire sens.

Car Kiosque est en fait la genèse de son Goncourt, le moment où les pièces du puzzle se mettent en place ; cette confrontation avec la vraie vie, avec l’humain, le quotidien, déconstruit les certitudes de Jean Rouaud, fendillées par un retour inattendu à sa propre histoire familiale. La vente des journaux, il connaît bien en fait, et depuis longtemps. Dans son village natal, deux vieilles filles s’y collaient dès potron-minet. Le petit Jean, trop tôt orphelin de père, bénéficiait de leurs largesses, se voyant offrir des magazines et des bandes dessinées délestés de leurs couvertures, renvoyées au fournisseur comme preuve d’invendus. Ces revues mutilées, véritable trésor dans une maison au budget serré, vont adoucir les jours difficiles. Ces pages de garde déchirées, ces revues sans nom renvoient toutefois le garçonnet à sa condition d’orphelin : il cherche aussi à recoller une page manquante de sa vie, car sans couverture, il mène alors une vie sans aucun titre. Restait à en trouver un et s’en dire l’auteur. Ce qui est peut-être la seule motivation de l’écriture. Dans ce kiosque posé sur un trottoir, je me rendais dans une sorte de clinique réparatrice de la mémoire blessée. Et c’est en ouvrant le missel d’une grand’tante, que Jean Rouaud va tomber sur une image pieuse intitulée « Les Champs d’honneur », faire-part de décès d’un grand oncle tombé durant la Grande Guerre, et qui portait, ironie du sort, le même prénom que son père. Cette image ne pouvait que représenter la couverture arrachée du livre de l’enfance, livre qu’il est alors temps d’écrire.

Le kiosque de la rue de Flandre s’est révélé catalyseur de souvenirs bien enfouis, incubateur d’une œuvre en devenir, nourri de toute l’humanité des gens du quartier. Le texte se savoure par petites doses, si l’on veut ne pas se laisser asphyxier sous la vague de ses longues phrases ; il demande que l’on prenne le temps de le lire et le relire, si précisément on veut en goûter toute la saveur.

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