Sur une île qui s’affale copieusement sur la mer, les monastères, les kastros, les sites archéologiques et les jolies chapelles sont légion, du moins sur le papier. Á moult reprises, nous avons dû déchanter en trouvant portes closes : crise économique qui s’éternise oblige, le Ministère de la Culture n’a plus les moyens d’assurer les salaires des gardiens, d’entretenir les sites, encore moins de rénover. C’est assez rageant, surtout lorsque des guides grecs vieux d’une dizaine d’années nous mettent l’eau à la bouche et que nous faisons chou blanc.

Si nombre de chapelles dérobent désormais leurs fresques à nos regards, les monastères s’ouvrent heureusement encore aux visiteurs.

Sur la route qui traverse la région la plus sèche, les collines les plus déplumées, la végétation la plus rachitique – l’Ouest donc, volcanique et stérile –, on se heurte au mont Ordymnos, au sommet duquel, tel un nid d’aigle, se dresse le monastère d’Ypsilou (υψηλος = haut, élevé) ; ce Neuschwanstein local est une lourde citadelle de pierres et de briques, flanquée d’un mur d’enceinte avec tour carrée à créneaux, lieu idéal pour échapper aux oppresseurs de tous poils et mettre à l’abri les habitants.

Le lieu, consacré à Ayios Ioannis Théologos Evanguélistis, aurait été fondé entre 800 et 1100, sans doute par un moine revenu de Syrie. On doit ce vide d’archives historiques à l’occupation ottomane (Lesbos est ravie aux Gênois en 1462), qui a fait table rase des manuscrits, des objets précieux et des moines. Le monastère sera reconstruit au XVIème siècle, les peintures de l’église, attribuées à un iconographe crétois, datent elles de 1684. Aujourd’hui, une poignée de moines (un peu rugueux…) vit toujours sur ces hauteurs étrillées par le vent, entretenant de jolis bâtiments bordés d’arcades. Un petit musée est ouvert, qui abrite de vieux écrits, des encycliques, des icônes, des bois peints et des vêtements liturgiques. De la terrasse au-dessus du musée, la vue jusqu’à la mer est absolument phénoménale par grand beau.

Ce petit bastion austère, rude, esseulé – mais qui pour moi possède un charme fou –, est à l’opposé du vaste monastère Limonos (à quelques kilomètres de Kalloni), riche, puissant et même un peu arrogant. Il est confortablement posé sur une prairie (λειμων), ses bâtiments, imposants par leur taille, ceints d’un mur protecteur. Son influence déborde de cette limite car les champs qui l’entourent, sur une surface impressionnante, sont piqués de chapelles, de petits oratoires, ronds comme des champignons.

 

Le monastère a été fondé en 1526 par Saint Ignace et a abrité durant la domination ottomane un important centre de résistance culturelle. Son histoire, le culte voué au Saint, sa collection d’objets religieux d’une haute valeur (financière autant que spirituelle), sa bibliothèque, son prestige, son autorité, font de lui un des plus importants monastères grecs, toujours en activité. Il est célèbre pour la beauté de l’iconostase de son église, en bois sculpté recouvert d’or et ses fresques. Je suis incapable de vous dire si cette réputation est usurpée ou non, car il est interdit aux femmes de sortir des arcades du cloître et de pénétrer, non seulement dans l’église mais aussi dans la cour. Inutile de préciser que cette ségrégation sexiste d’un autre âge me consterne et que j’ai un peu de mal à concevoir au XXIème siècle, surtout sur l’île de Sappho, cette défiance réactionnaire envers les femmes. Ma moitié qui, lui, était le bienvenu, m’a toutefois confirmé la splendeur certaine de l’église – avec un petit sourire railleur devant mon ébullition mal contenue…

On visite tout le reste du domaine, des entrepôts d’huile aux cuisines (tiens, là, les femmes sont acceptées !), en passant par les cellules des moines et celle reconstituée du Saint. Les passerelles en bois, sur trois étages, sont un peu bringuebalantes, faire très attention si vous y venez avec de jeunes enfants. Les jardins sont magnifiques, il faut le reconnaître, et l’ensemble, bien entretenu, dégage une atmosphère sereine, paisible, comme ces paons qui se promènent entre les visiteurs.

 

Enfin, près du village de Mantamados, tout à l’Est, un petit monastère qui ne paie pas de mine, se trouve être un haut lieu de pèlerinage ; le monastère des Taxiarques (des Archanges) renferme une icône de Saint Michel considérée comme « miraculeuse ». Des pirates sarrasins auraient attaqué le monastère et massacré tous les moines à l’exception d’un seul novice, protégé par une vision de l’Archange Michel. Le jeune moine aurait mélangé le sang de ses condisciples à de l’argile, pour sculpter son protecteur et rendre ainsi grâce à l’intervention divine. Depuis 1776, la tête est présentée dans une vitrine ornementée, au pied de laquelle on dépose des souliers en métal, en hommage aux pas de l’archange, qui les chausse pour exaucer les prières des croyants et « se battre pour le Sauveur ». La ferveur sincère qui entoure l’icône en dit long sur la foi orthodoxe…

Dans ce monastère aussi, faute de preuves historiques, la date de fondation reste des plus floues : byzantin pour les uns, plus tardif pour les autres, abîmé par les ottomans, reconstruit au XVIIIème et au XIXème, le lieu n’a en lui même pas vraiment d’intérêt ; mais on y passe un agréable moment lorsque des pèlerins grecs débarquent, papotent avec le pope et échangent avec les touristes.