Michael Powell et Emeric Pressburger – 1947

À l’heure où l’Empire Britannique voit l’Inde lui échapper, Michael Powell et Emeric Pressburger adaptent un roman anglais de Rumer Godden paru en 1939, Black Narcissus, récit du choc culturel, social et religieux de deux civilisations que tout oppose, à commencer par l’idéal de beauté et le plaisir des sens.

Basée à Calcutta, la congrégation des Servantes de Marie envoie cinq de ses nonnes (dont les vœux sont renouvelables chaque année) sur les contreforts de l’Himalaya, pour établir école et dispensaire dans le petit village de Mopu, isolé à 2400 mètres d’altitude. Le général local met à leur disposition, sur un piton rocheux abrupt et inhospitalier, l’ancienne Maison des Femmes, le palais qui abritait son harem. Le gynécée déserté abritera désormais le projet Sainte Foi. Les moines qui ont précédé les sœurs dans cette vie de réclusion, n’ont tenu que quelques mois dans cet isolement extrême et on prédit déjà la fuite des nonnes avant la prochaine saison des pluies.

Car ce lieu exceptionnel accroché au toit du monde, qui devrait apporter aux Sœurs le calme, la sérénité et le silence nécessaires à la prière, porte en lui les ferments d’une descente aux enfers, d’un délabrement des esprits, gangrénés par la folie : la morale occidentale et surtout anglicane, sa rigidité, ses principes, ses conventions se désagrègent devant une autre conception plus libre et simple de l’existence, au cœur d’un quasi huis clos oppressant.

Cette trame très fine de violents conflits intérieurs exacerbés en milieu hostile, que les héroïnes n’ont de cesse de combattre, ne pourrait tenir sans le travail de Michael Powell et de son équipe technique, salué par deux Oscars. Tourner le dos à l’Inde et la reconstruire en studio lui permet d’atteindre une perfection formelle (aux antipodes du kitsch que l’on pouvait redouter) et de construire tous les plans comme autant de  tableaux d’une incomparable beauté visuelle. Chaque composante du film, -décors, costumes, lumières, son, cadrage -,  servent à illustrer avec subtilité ce qui bouleverse les nonnes sans qu’elles puissent, elles, en saisir d’abord le sens.  Le sérail, gardé par une vieille folle qui danse et s’agite dans les vastes salons désertés, frémit encore des voluptés passées : fresques lascives, portraits de concubines à demi-nues, miroirs et moucharabiés, fontaines intérieures, longs corridors, soies légères gonflées par le vent qui gémit sans cesse sur ce promontoire. Érigé en à pic de la montagne, ce lieu de plaisir domine le monde en face du sommet de « La Déesse Nue ». Les plis rectilignes des robes blanches des religieuses, la rigidité de leur cornette, leur peau diaphane, s’opposent au moelleux des étoffes des villageoises, à la luxuriance des couleurs, aux superpositions de tissus, aux tailles soulignées de larges écharpes, aux chevilles et aux poignets parés de bijoux, aux longs cheveux ébènes, au Kohl et au miel des visages. Le seul Anglais de la région, plus Indien que Britannique et qui sert d’intermédiaire entre les nonnes et les locaux, se présente en short, jambes nues, quand ce n’est pas totalement dépoitraillé, porteur d’une animalité très assumée. Le technicolor, expérimentalement et courageusement utilisé, renforce les contrastes des teintes, la luxuriance des paysages, enflamme les couleurs, puis nuance les tons roses et bleus si délicats des montagnes, l’extrême pureté de l’air à cette altitude est quasiment palpable et découpe les glaciers sur le ciel. Cette nature et ses habitants explosent de vie dans une atmosphère qui dégouline de sensualité.

Il est assez étonnant, qu’au sortir de la guerre, un réalisateur anglais se penche ainsi sur le désir féminin, ceinturé de bienséance et étouffé par les interdits. Les religieuses subissent l’atmosphère licencieuse du palais et la rejettent physiquement : le vent les tient éveillées des nuits entières, les tambours incessants des guerriers du général leur scient les nerfs, l’eau des montagnes leur donne des boutons, les sœurs n’entendent plus l’Angélus, se plaignent de « voir trop loin » et travaillent en dépit du bon sens, les effluves d’un parfum, tel ce Narcisse noir dont s’inonde le fils du général, réveillent leurs souvenirs, les raisons vacillent, les rivalités s’attisent, les démons du passé ressurgissent, les mémoires s’égarent sur ce qui ne devrait plus venir troubler les recluses, le désir et l’amour. Si la Mère Supérieure (interprétée par Deborah Kerr) se débat pour garder sa mission pérenne, certaines sœurs ne voient de salut que dans la fuite et d’autres plongent dans la démence qui mène au meurtre. Ce vertige, qui ne va cesser de s’accroître, est matérialisé par un plan récurrent de l’unique cloche de la mission, accrochée au bord du précipice vertigineux, filmée de haut, la caméra plongeant droit dans le vide béant, tel un grand saut vers l’inconnu et la liberté, qu’une Sœur va payer de sa vie : l’appétit sexuel trop longtemps frustré vire à l’hystérie, puis à la démence, enfin à la mort.

Comme il le fera de nouveau dans The Red Shoes, Michael Powell s’offre une scène d’anthologie, dont nombre de réalisateurs se réclament encore aujourd’hui, un face à face entre la vertu et le vice, la blanche colombe et la nonne sanglante, vêtue d’écarlate, qui étale un rouge à lèvre agressif devant sa Mère Supérieure blême et sidérée : les pulsions réprimées par les religieuses durant tout le film explosent et amènent la séquence, peu s’en faut, vers le fantastique : la créature démoniaque qui naît de ce trop long refoulement ne connaît plus de limite et se laisse posséder par la violence et le délire, jusqu’à…  la chute finale. De profondis, clamavi !