Georges Barral – Plus dure sera la chute…

 

Cinq journées avec Charles Baudelaire à Bruxelles

Texte de Georges Barral (1842-1913) ; dessins de Guy Chamoux

Les Éditions du Paquebot, Paris, 2018

 

 

Un bel objet, pour un très grand poète. Rares sont les livres qui attirent la main pour la douceur crémeuse de leur papier, les choix esthétiques de typographie, les finitions soignées de la reliure, le sens du détail qui avance la pliure du rabat à un millimètre de la tranche pour la protéger d’une gouttière, jusqu’à la cassure de la couverture sur sa hauteur qui préserve le dos et les pages d’un futur décollement. La devise de la maison d’édition « nostram anchoram sursum mittimus » ne pouvait pas mieux être choisie : « jetons notre ancre (encre ?) vers le haut ». Si exigence il y a dans la forme, le fond répond à son tour au même impératif.

C’est un texte curieux qui est ici publié, une rencontre improbable entre un poète vieillissant et désenchanté, en exil dans une ville exécrée, et un tout jeune homme enthousiaste et solaire, Georges Barral. Ce dernier est depuis plus d’un an déjà l’un des quatre secrétaires de la Société d’automotion aérienne fondée par Félix Nadar. Quand l’artiste ne tire pas le portrait de ses contemporains, il rêve de ballons, de traversées de l’Atlantique et de photographies aériennes. Invité à Bruxelles par le roi des Belges Léopold 1er pour les fêtes nationales en septembre 1864, Nadar présente à la foule ébahie son Géant, un monumental aérostat qui va ascensionner en emmenant quelques invités triés sur le volet. Son grand ami Baudelaire devrait être de la partie. Charge à Georges Barral de chaperonner un jour durant le poète ombrageux avant le départ du dirigeable. Mais les choses ne vont pas suivre le chemin prévu : Baudelaire n’embarque pas, le Géant n’ascensionne pas très loin et atterri bien plus vite que prévu. Surtout, va naître entre le jeune étudiant en droit et en sciences et l’expatrié irascible une relation intense et mémorable. Ils vont se retrouver, échanger, vagabonder dans la ville et ses environs pendant les cinq jours de villégiature de la famille Nadar à Bruxelles.

Barral et Baudelaire parleront aéronautique, poésie, gastronomie, œnologie, arpenteront les ruelles bruxelloises et la campagne brabançonne. Oui, mais. Le manuscrit a été publié quarante ans après les visites au poète, sans que le lecteur sache à quel moment exact le compte rendu de ces journées a été rédigé. La qualité littéraire des échanges est telle qu’on ne peut que suspecter une importante réécriture du vécu. Ensuite, l’œuvre poétique résonne un peu trop bruyamment dans les détails du quotidien pour être moins le seul fait du hasard que d’un tricotage du réel a posteriori (Difficile de croire que Baudelaire nourrisse de pain et de lait une chauve-souris tombée dans la cour de l’hôtel puis gardée en cage, mais l’anecdote colle évidemment bien avec la fascination du poète pour les vampires). Le jeune Barral, étonnamment peu intimidé par la notoriété et la réputation de son illustre interlocuteur, cite nombre de vers de son aîné, toujours à propos et sans jamais les écorcher. Et d’aller jusqu’à se permettre de modifier les évènements : Baudelaire n’a nullement été chassé de la nacelle du ballon pour cause de surcharge comme le chroniqueur le prétend, il a le plus simplement du monde décliné par lettre la proposition de Nadar de participer à l’aventure. On ne sait donc ce qu’il faut croire de ce récit très vivant, piquant, émouvant, voire drôle parfois.

Georges Barral nous fait partager sa vision d’un homme qui s’en va inexorablement vers la chute finale. Baudelaire n’a plus que trois années à vivre. C’est un homme de quarante-trois ans, empreint de lassitude, isolé, endetté, acrimonieux. « Il est habillé tout de noir, comme un quaker. J’examine son visage grave et douloureux, où sont imprimées, en quelques rides accentuées, les souffrances physiques, les angoisses morales… les cheveux sont sablés de vieil argent avec un commencement de calvitie, comme une tonsure de prêtre ». Le jeune étudiant ne va avoir de cesse de faire parler celui qui étouffe de solitude. Alors qu’importe si le dialogue pèche par trop de polissage. Les confessions de Baudelaire sont bouleversantes. Qu’il s’agisse des causes de son dépaysement, de ses relations avec les femmes, de son tempérament exécrable, de son admiration pour Victor Hugo, de son échec à l’Académie française, de ses théories poétiques, Baudelaire s’exprime, et c’est là l’essentiel. Á la fois fidèle à sa légende, mais aussi plus aimable, plus patient, plus chaleureux, presque protecteur avec le jeune homme dont il préserve même la vertu dans un bordel de la ville. Georges Barral accentue cette dichotomie baudelairienne à être tiraillé sans cesse entre le mal et bien, la provocation et le respect, la luxure et la pureté, la bassesse et la beauté.

Le texte est enrichi de notes dodues et de documents pertinents, dont une étonnante théorie du poète sur l’origine de son nom, lequel viendrait de « badelaire », arme à lame courte revenue des Croisades, utilisée pour les exécutions au Moyen Âge – origine plombante qui conforte le poète dans le peu d’estime qu’il a de lui-même. Il est aussi illustré de dessins à la mine de plomb, par le peintre et graveur Guy Chamoux. Ce dernier perpétue à la fois la silhouette longiligne, ondoyante et élégante d’un dandy très apprêté tout en lui donnant aussi une tragique étrangeté. Les mains fines, le teint blafard, il peut apparaître dans la nuit comme un Nosferatu inquiétant ou accablé par une tristesse insondable. Les perspectives choisies, les ombres très marquées, la profondeur des noirs redonnent au poète sa légende de quinteux atrabilaire. L’ennui et la mélancolie, au creux du rien ; une certaine façon de chuter, immobile, dans le brouhaha filtré d’un monde qu’il n’essaiera pas de retenir, sans se douter que ce repli finira par l’envelopper et l’engloutir tout entier. *

* comme le disait Gilles Ortlieb in Au Grand Miroir, Gallimard, 2005

 

 

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