Absurdistan

Roman de Gary Shteyngart

Éditions de l’Olivier,  2008

Traduction Stéphane Roques

 

L’Himalaya de l’incongruité métropolitaine ne m’était pas arrivé depuis le Podium de Yann Moix : j’entends par là l’éruption impérieuse d’un fou-rire sonore*, qui vous jaillit du gosier sans faire-part préalable. L’ambiance matinale des transports en commun parisiens faisant passer un convoi funéraire au petit matin brumeux pour débonnaire et folâtre, il m’a fallu essuyer les bobines scandalisées des usagers bilieux et leurs œillades homicidesques : sous terre, le rire est proscrit, sous peine de mise à l’Index. Et pourtant ! Quel emplâtre à la déprime que ce deuxième roman de Gary Shteyngart (le troisième, Super triste histoire d’amour, m’avait déjà plus qu’emballée) ! Je ne sais pas à quoi carbure le romancier russo-américano-juif-agnostique, mais j’en prendrais bien aussi un peu beaucoup, sans modération : le cerveau de ce gars-là doit tressauter dans un pogo permanent.

Pas la peine de chercher sur un Atlas, l’Absurdsvanï, « perle de la Caspienne », petite République du Caucase, terre de pétrole et de vignes, judicieusement rebaptisée Absurdistan par ses habitants, est née de l’imagination de Shteyngart :  Daguestan ou Azerbaïdjan du pauvre, cette enclave instable et rustique, « placée après le Bangladesh par les Nations Unies dans le classement des pays les plus développés », est le théâtre fictif d’une fable désopilante sur la toute puissance des multinationales sans foi ni loi, la corruption généralisée, la manipulation des masses, le mépris absolu des populations que l’on massacre pour accroître ses marges. L’auteur y parachute à mi-roman son héros trentenaire, Micha Borissovitch Vainberg, « sophistiqué et mélancolique » (!), Américain consigné dans un corps de Russe en net surpoids, saturé d’alcool et d’anxiolytiques, piteux rappeur à ses heures sous le nom de Snack Daddy, un crétin céleste, un innocent qui ne voit son salut qu’au pays de l’oncle Sam. Combinaison truculente d’un Oblomov et d’un Mychkine croisé avec Gargantua, Micha revient dans sa Saint-Pétersbourg natale après des années passées à Manhattan, flanqué de son valet Timofei, de son meilleur pote ricain Aliocha-Bob et de sa fiancée Rouenna, ex-pute du Bronx. Pour le malheur de Micha, son papouchka n’est autre que le tout puissant mafieux Boris Vainberg, aux mains tachées du sang d’un homme d’affaires de l’Oklahoma. Dans le Far-East qu’est devenue la Russie, l’oligarque se fait à son tour dessouder à l’arme lourde par son ami et associé Oleg l’Élan, et son cousin syphilitique Zhora. Le crime du père défunt ferme les frontières de l’Amérique à l’orphelin éploré, et Micha se démène alors pour quitter son pays natal, « pays de péquenauds fouineurs » ; il compte sur un obscur conseiller à l’ambassade de Belgique, basé en Absurdistan, pour lui obtenir un passeport du plat pays contre gros virement d’un compte off-shore. L’ingénu potelé débarque alors en terre promise, corrompue par des compagnies pétrolières occidentales voraces qui n’hésiteront pas à déclencher une guerre civile bidon pour protéger les intérêts géopolitiques de leurs maisons-mères.

Roman traversé d’une folie et d’une audace permanentes, Absurdistan enchaîne les scènes délirantes comme un long cartoon survolté, s’accordant une totale liberté de point de vue et un culot incommensurable : Shteyngart piétine, caricature, ridiculise, brocarde avec une plume dense trempée dans l’acide et un humour mordant. Il use et abuse du comique de répétition, de ces phrases préfabriquées que les personnages serinent comme des pantins lobotomisés, il démolit les mythes, les croyances, le sacré, stigmatise les puissants comme les pauvres, tous pourris à leur échelle. L’Absurdistan abrite ainsi un schisme religieux antédiluvien entre ses deux peuples, les Sevo et les Svanï, séparés durant trois cents ans que durât la « guerre de Sécession du Repose-Pieds du Christ » : penchait t-il vers la gauche ou vers la droite, après le larcin d’un morceau de la “sainte croix” par un larron arménien ? On tue pour une simple question de géométrie relative, dans ce beau pays à la rancune tenace.

Gary Shteyngart vitriole tout autant sa propre religion d’origine avec la même gourmande allégresse : éphémère ministre des Affaires sevo-israéliennes après le coup d’état contre les Svanïs, Micha rédige un désopilant projet d’Institut d’études caspiennes de l’Holocauste. J’accorde que le sujet ne semble pas immédiatement enclin à distendre le zygomatique mais le quinzième degré dynamité qu’enfourche l’auteur ferait se rouler par terre tous les juifs de la planète portés sur l’autodérision, et les autres itou.

On aimerait citer des paragraphes entiers, tant l’auteur uppercute son lecteur et le surprend à chaque page : descriptions décalées, syntaxe opulente, goût marqué pour la parodie et la dérision amère, il décrit ainsi Saint-Pétersbourg dans des termes étonnants : « …la rivière Fontanka battue par les vents, la silhouette difforme de ses immeubles du dix-neuvième siècle interrompue par le butoir postapocalyptique de l’hôtel Sovietskaïa, l’hôtel entouré par l’alignement symétrique de maisons jaunissantes et imbibées d’eau ; les maisons à leur tour, entourées de cabanes en tôle ondulée proposant, dans le désordre, un bazar de CD pirates, un casino Mississippi ad hoc (« l’Amérique est loin, mais le Mississippi est proche »), un kiosque vendant des barils de salade de crabe, et la traditionnelle cahute de kebabs syriens avec ses immuables relents de vodka renversée, de chou avarié, et d’une sorte de vague inhumanité flottante ».

Roman d’un dépressif nihiliste qui manie l’humour très noir pour supporter l’insupportable de notre époque déjà cuite, Absurdistan est un des ces textes rares et brillants, qui devrait être remboursé par la sécu.

* Cause de cette hilarité ? Le récit abracadabrantesque de la circoncision du héros russe très grassouillet de 18 ans, totalement ignorant du rite religieux, par des Hassidim de Brooklyn, bourrés comme des coings.