Steve McQueen – 2008

Caméra d’or du Meilleur premier film au Festival de Cannes 2008

 

Le thème d’un post dépend parfois de peu de choses : j’allais tenter de vous donner envie de vous plonger dans la vaste fresque d’Angelopoulos, Le voyage des comédiens, rien que pour faire bisquer P, à qui la lenteur de la narration donne des migraines et une irrésistible envie de somnoler. Je m’occuperai de son scepticisme plus tard car je suis tombée par le plus grand hasard sur un documentaire retraçant les hauts faits de Margaret Thatcher durant les douze années passées au 10 Downing Street, le genre de reportage qui me fait pousser les canines et me donne envie de les planter dans les mollets de ses vieux courtisans, toujours disposés à laver ses mains pourtant bien rougies. L’apologie d’une femme qui a laissé volontairement mourir les résistants irlandais me laisse perplexe : avant que ses hagiographes ne s’arrangent avec des faits déshonorants, il faut revenir sur le premier film de l’anglais Steve McQueen, Hunger, qui retrace le quotidien carcéral des opposants républicains dans l’Ulster occupée, au début des années 80.

En mars 1976, les Travaillistes anglais abrogent le statut spécial de prisonnier politique appliqué aux contestataires irlandais, qui deviennent de fait, des prisonniers de droit commun. Nier ce statut, c’est refuser la spécificité de leur combat, donc sa légitimité, son existence même. La voix sucrée et satisfaite de Margaret Thatcher qui parvient jusque dans les cellules, le rappelle clairement ; « There’s no such thing as political bombing, political murder or political violence. There’s only criminal bombing, criminal murder and criminal violence… there’ll be no political status. » Les détenus de la prison de Long Kesh, qui se voient dépouillés de leur cause indépendantiste, refusent de porter l’uniforme réglementaire des criminels et organisent une rébellion avec la dernière arme contestataire qu’il leur reste, leur corps. Steve McQueen le souligne dans une interview : « Hunger a des résonances contemporaines. La conception du corps comme champ de bataille politique est une notion des plus actuelles. Il s’agit de l’acte de désespoir ultime car le corps humain est la dernière ressource de contestation. » Les détenus républicains « survivent » alors entièrement nus sous une simple couverture, dans des cellules glaciales et humides, et lancent la « Dirty protest », la grève totale de l’hygiène. Ils macèrent dans leur crasse, maculent les murs d’excréments et balancent leurs urines dans les couloirs, dorment à même le sol parmi les cafards et la nourriture avariée qui pourrit, grouillant d’asticots.

Conçu comme un triptyque, la première partie du film, silencieuse, comme une chape de plomb qui s’est refermée, nous plonge dans l’ordinaire de ces hommes qui croupissent dans leurs antres putrides, avec des images brutes au cadrage serré, limite cliniques, de longs plans fixes tournés en lumière naturelle ; ils n’en n’émergent que pour des passages à tabac, des fouilles anatomiques dégradantes, des savonnages barbares d’où ils reviennent couverts d’hématomes et de sang.

La réalité de la Dirty Protest (DR)

                                                                                 La fiction de la Dirty Protest

Le réalisateur choisit de ne pas rappeler le contexte historique du film, de ne donner aucun détail sur les motifs qui ont mené ces hommes jeunes en prison pour de longues années de cruauté, de ne pas s’appesantir sur le parcours factuel du héros Bobby Sands (membre de l’IRA, martyr pour les uns, terroriste pour les autres), de décorréler les événements réels fameux du rythme singulier de sa narration : volonté de ne pas alourdir le film d’une emphase, d’une vision dichotomique, d’une émotion facile ou de grands discours idéologiques convenus. Ce qui se passe dans ce quartier H de Long Kesh pourrait donc être transposable dans des prisons actuelles non moins célèbres et la cause des Irlandais, à d’autres combats.

Mais Steve McQueen, d’abord plasticien avant d’être cinéaste, confère à ses images une beauté assez inattendue, vu le contexte scato : les barbouillages muraux « organiques » deviennent des fresques aux motifs étudiés très graphiques, les détenus aux cheveux longs, émaciés par les privations, la couverture autour des reins, ont tout d’un Christ du Greco. Quand ils sont roués de coup, entre deux rangées de flics armés jusqu’aux dents, l’analogie avec le chemin de croix crève l’écran. Et lorsque le visage de Bobby Sands est saisi en gros plan, la joue collée à un tabouret, le cou tordu solidement enserré entre les mains d’un maton qui lui coupe les cheveux de force, Artemisia Gentileschi et Le Caravage ne sont pas très loin.

La figure du sauveur sacrifié pour une cause, s’impose alors dans la deuxième partie du film, long face à face prodigieux de 22 minutes, dont 17 en une seule prise continue,  entre Bobby Sands et un prêtre. La parole retenue dévale comme un torrent, d’abord sous la forme d’une conversation badine, amicale et rapide, avant d’en venir à l’ultime décision de Sands, une grève de la fin dont il sait qu’il ne reviendra pas, comme ses frères d’armes : jusqu’où un homme peut-il aller pour une cause, un idéal, sa liberté ? Le prêtre lui oppose une version morale de ce dilemme : jusqu’où un homme a-t-il le droit d’aller pour sa liberté ? Quel est le bien-fondé d’un tel jusqu’au-boutisme ? Pourquoi refuser le dialogue, certaines concessions, mais qui sauveraient des vies, au profit d’un acte égoïste et suicidaire ? Bobby Sands préfère mettre fin au jeu de dupes de Thatcher, aux négociations sans fin, aux fausses promesses, qui n’ont généré que violences et humiliations supplémentaires : il agit, pour renvoyer le pouvoir à ses responsabilités et montrer au monde la propre violence de l’état, qui n’a rien à envier aux poseurs de bombes : le Premier ministre les verra en effet mourir, les uns après les autres, sans un mot.

La longue agonie silencieuse de Sands, durant 66 jours, forme le dernier volet du film et renvoie à l’ultime dégradation du corps : l’image s’allège, saturée de lumière blanche, pour accompagner des souffrances atroces dont Steve McQueen ne cache rien, jusqu’au dernier souffle d’un organisme à bout de course, clouté d’escarres. Michael Fassbender*, lui-même à moitié Irlandais, incarne le leader républicain avec les égards qu’il faut : pas de sur-jeu, de performance revendiquée, aucune crânerie, l’acteur se tient presque en retrait, comme un simple élément au service d’une image crue, mais d’une saisissante beauté.

 Hunger n’est, en conclusion, ni une page d’histoire, ni un plaidoyer pour la cause irlandaise ou une dénonciation des violences carcérales: c’est une œuvre d’art, une Passion des temps modernes, où un support, le corps humain, devient matière à s’opposer, donc hélas, à se détruire.

* L’acteur retrouvera Steve McQueen dans un second film en 2011, tout aussi dérangeant, Shame.