Thomás Korovínis – De profundis clamavi…

 

Le Cycle de la mort (Ο γύρος του θανάτου – 2010)

Roman de Thomás Korovínis

Traduction : Clara Nizzoli

Belleville Éditions, 2022

 

C’est un éternel hiver qui semble s’être abattu sur Thessalonique : en 1949, les derniers combats de la guerre civile à peine refroidis font place à une haine interminable et tenace entre les deux camps d’irréductibles ennemis. Si les anciens résistants communistes et les nationalistes ne s’égorgent plus, la division politique et sociale va profondément et durablement déchirer un pays exsangue et ruiné. Pour contrer les velléités de pouvoir des forces communistes, se met vite en place un régime « autoritaire » qui surveille, musèle, et embastille à tour de bras « les traîtres à la patrie ». Si la terreur venue d’en haut règne à visage découvert, les habitants tremblent aussi devant les exploits criminels d’un tueur pervers qui hante la cité à la fin des années 50 : le monstre de Seikh Sou (du nom de la forêt où il a frappé pour la deuxième fois), traqué pourtant par toutes les polices, étend son ombre maléfique sur la ville terrifiée. En 1963, c’est aussi Thessalonique qui recueille le dernier souffle du député de gauche Grigoris Lambrakis, assassiné en pleine rue : l’homicide politique à peine maquillé mène tout droit aux plus hautes sphères du pouvoir. Pour purger cette violence qui gangrène la société depuis vingt ans, il suffit de désigner un bouc émissaire, de donner au monstre de Seikh Sou un visage et un nom, en la personne d’un jeune gars paumé, inapte à se défendre. Procès bâclé, quadruple condamnation à mort, un peloton d’exécution tranche la courte vie d’Aristidis Pagratidis, dans un petit matin glacial, le 17 février 1968. Voilà pour les faits historiques.

Mais quand un innocent est condamné, il faut qu’après sa mort il soit disculpé, que sa mémoire soit lavée, pour que son âme soit apaisée. Thomás Korovínis, né au Sud de Thessalonique en 1953 se charge de rouvrir le dossier, dans un récit polyphonique où se répondent neuf personnages, tous reliés à Aristidis Pagratidis (dit Aristos) : neuf voix, neuf témoignages révèlent les différents aspects de sa personnalité, selon la nature et la durée de leur relation. Chacun d’employer son langage issu de sa condition sociale, d’exprimer son opinion, ses émotions, son vécu pour cerner au plus près cette victime expiatoire aux contours flous, tout en incarnant en toile de fond le chœur bigarré des habitants de cette ville, autrefois cosmopolite et tolérante. Si les intervenants sont issus de l’imagination du romancier, le texte sonne très réaliste : chacun joue sa partition autour de l’absent, du vieux copain d’enfance au patron d’une attraction foraine, du gendarme secrètement de gauche au vieux notaire conservateur, du travesti amoureux à la chanteuse de cabaret inconsolable.

Aristos prend peu à peu sa consistance, son épaisseur, dans une Thessalonique ravagée par la pauvreté, la peur, la corruption, le crime, la violence et l’injustice permanente. Le pouvoir officiel se double en effet d’un État parallèle, réseau serré de collaborateurs zélés, mouchards, balances ; on est « indic » pour ne pas crever de faim ou pour que restent fermés des dossiers très compromettants. C’est dans cette atmosphère de délation, de persécution, que tente de survivre Aristos, gamin des rues, puis petit délinquant sans envergure. Quand on naît pauvre parmi les pauvres, que l’on cherche sa pitance dans les ordures, qu’on se fait constamment tabasser, insulter, que l’on devient encore enfant de la chair à pédophiles (jamais inquiétés par les autorités), et que l’on finit par se prostituer pour une assiette de soupe, l’avenir s’annonce compliqué. Pourtant, selon les témoins de ses jeunes années, le petit garçon doux, attachant et trop sensible demandait juste un peu d’attention, d’affection, et de quoi se nourrir. « C’était un gamin trimardeur et laborieux, un gamin endurci qui s’était frotté au milieu, il avait bouffé du trottoir à la petite cuillère… un gamin tourmenté, traumatisé, orphelin… inquiet, tout le perturbait…Dans ses yeux, on lisait la douleur, une douleur profonde, l’insécurité et peut-être une certaine honte. Une vie à pile ou face… il payait les péchés de qui sait quel salaud ». « Il portait seul sa croix… de partout on le poursuivait…le meurtre de son père le torturait, la pauvreté le pourchassait, être orphelin le tyrannisait…, son âme le rongeait. » Aristidis Pagratidis est encore au berceau quand son père, capitaine de l’armée nationale, est abattu chez lui par les Résistants, sans autre motif apparent que celui d’appartenir à l’autre camp. Cette infamie pousse la mère à quitter son village, parquée avec ses trois enfants à Thessalonique dans des baraquements raidis par l’humidité. Les épaules du plus jeune fils vont porter cette marque du déshonneur à tout jamais.

Comme l’avait très justement pointé l’autrice Éléna Houzouri, on peut se demander si Thomás Korovínis n’a pas en définitif écrit un roman russe : l’omniprésence du mal, le système judiciaire inique, les notions de culpabilité et de pardon sont au cœur du roman, même si l’auteur les esquisse sans épaissir les traits de plume. Il y a du Mychkine chez Aristos, naturellement bon et généreux, mais aussi un destin joué d’avance, la tentation de détruire le peu qu’il peine à construire, un mélange de rage et de candeur, un fou, un saint ou un assassin *. « Il est des enfants qui, dès l’enfance, ont réfléchi à ce qu’ils voyaient dans leur famille, qui ont été offensés par la laideur morale de leurs pères et de leur milieu, et qui surtout, dès l’enfance, ont commencé à comprendre le caractère désordonné et fortuit des fondements de leur vie même… malheur à ces êtres qui sont abandonnés à leurs seules forces et à leurs seuls rêves, et avec une soif de beauté passionnée, trop précoce et presque vengeresse. »** Mais Aristos sera la première victime de son désenchantement. Passé de la misère à la marge, il est arrêté pour des crimes qu’il n’a pas commis : c’est la figure du damné qui est mise à mort, chargé de tous les péchés du monde, « menteur, voleur, tripoteur, pédé, soûlard, accro au haschisch ». L’important est de détourner le regard des foules de la mort de Lambrakis, et de redorer le blason terni du pouvoir en place.

Là où le niveau de langue, le parler, la syntaxe de chaque personnage semblent irrémédiablement les isoler les uns des autres, la littérature rassemble et guérit de l’aveugle brutalité qui a régné sur la ville du Nord. « L’histoire, c’est que nous avons nous aussi notre part de responsabilité… nous ne nous sommes pas insurgés, nous n’avons pas réagi, nous ne les avons pas dénoncés, nous ne les avons pas tabassés… avec notre inacceptable inaction, les orties ont fané les pavots… à être complaisants, nous sommes devenus complices », constate, accablé, un gendarme témoin des coups de martinet portés à Aristos par un de ses collègues. Qui leur pardonnera ? Si le corps du jeune homme a souvent été profané (par ses bourreaux pédophiles, ses clients d’un soir, les raclées des plus durs que lui, les balles de ses assassins), il trouve dans le livre de Thomás Korovínis une émouvante rédemption.

*   In Mon frère l’Idiot, Michel Del Castillo, Éditions Fayard, 1995

** In L’Adolescent, Fiodor Dostoïevski, 1876

 

 

 

 

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