Télémaque Chytiris – « Je » est un autre… ou pas.

 

Journal dun retour (Ημερολόγιο μιας επιστροφής – 2017)

Textes de Télémaque Chytiris (Τηλέμαχος Χυτήρης)

Traduction : Hélène Zervas et Michel Volkovitch

Éditions Le Miel des anges, 2022

 

En voilà un dont les états de service impressionnent : poète, député, ministre, homme de gauche, militant, étudiant engagé contre toutes les dictatures, Télémaque Chytiris, né en 1945 à Corfou, n’a plus grand’chose à prouver. Sauf peut-être à expérimenter la prose teintée d’autobiographie, expression la plus à même de retracer ses années de jeunesse, au moment charnière de la chute des Colonels. Parti étudier à Florence en 1967, l’auteur se retrouve coincé en Italie, mis à l’index par les nervis de la junte qui apprécient peu ses prises de position antifascistes, comme la manifestation d’étudiants organisée par ses soins, très médiatisée et relayée jusqu’en Grèce. Après l’obtention de ses diplômes en 1974, il rentre néanmoins dans un pays très différent de celui qu’il a quitté : il voulait le retrouver pour se retrouver et accomplir son destin. Les retrouvailles ne seront pas de tout repos : l’adolescent immature et perdu dans une ville étrangère est devenu un jeune adulte instruit (Umberto Eco fut l’un de ses professeurs), courageux et résistant, un poète déjà reconnu.

De ce choc, sont nés trois textes : le premier retrace les neuf premiers jours rocambolesques de son retour en Grèce ; le second relate son expérience du service militaire à l’heure où l’idéologie fasciste persiste encore au sein de l’armée ; et enfin s’affrontent dans le dernier, un avocat sexagénaire et un vieux tortionnaire de la junte. Trois récits personnels, intimes, aux tonalités très différentes, pour retracer tout un pan de l’Histoire grecque. Télémaque Chytiris en appelle à sa mémoire, son expérience, en les considérant comme un matériau malléable. Pas de confession brute, mais une réécriture du passé, une distanciation, avec parfois de l’humour, une âpre mélancolie aussi pour l’écrivain septuagénaire qui se retourne sur ses jeunes années.

Oui, mais… Ces nouvelles souffrent d’une composition qui mélange les genres et empêche d’en saisir la cohérence. Télémaque Chytiris semble se chercher dans une narration flottante, sans style clairement défini – on pourrait même croire que les textes ont été écrits par des auteurs différents. Le premier est surtout truffé de lieux communs, de phrases creuses : L’homme, finalement, est le jouet des évènements qui l’entourent, grands et petits… les évènements nous font ce que nous sommes… toute notre vie est un effort pour savoir comment vivre avec les autres… la vie vaut la peine d’être vécue car à chaque fois elle nous pousse à trouver ce qui lui manque… tentant de bien pâles effets qui tombent à plat : Éros les avait enveloppés dans ses doux filets, Morphée avait caressé leurs paupières…

On aurait aimé que l’auteur restât sur son sujet, lorsqu’il retrace, dans cette première et longue nouvelle, « son » retour dans une Grèce meurtrie par sept ans de dictature. Étranger à Florence, mais aussi dans son île de Corfou qu’il ne reconnaît pas, son jeune héros, qui lui ressemble comme un frère, tente de recomposer son puzzle identitaire pour se mieux comprendre : « il était là sans y être, il se sentait un autre… il préférait rester avec un pied dedans et l’autre dehors et en avant ». Dans le même temps, c’est le socle le plus solide sur lequel il s’est appuyé en exil qui flanche ; la conscience politique et l’opposition active à la tyrannie n’ont soudain plus lieu d’être. Au moment même où il pourrait s’affirmer « résistant actif », la dictature craque. « Comment peut-elle finir ainsi. L’avait-on laissée finir toute seule ? Était-elle donc si terrible ?… Tout s’était effondré sans que le peuple se soulève, en vingt-quatre heures ! ». Qui est-on alors qu’on n’a plus ni patrie, ni perspective, ni combat ? « Il aurait voulu leur dire ‘‘Moi aussi je suis là… Personne ne lui prêtait attention… Il était seul, plus seul que jamais ».

Au lieu et place de l’émotion, du ressenti du jeune Télémaque, T. Chytiris simule de se détacher et fait le choix de regarder son personnage de l’extérieur, sans jamais oser dire « Je ». Il plaque artificiellement des jugements a posteriori, des convictions d’adulte pas très subtiles qui gomment la spontanéité, la véracité de l’expérience vécue, à la bascule de son existence. Et oublions sa propension vite agaçante à lister les “têtes bien faites” qu’il croise dès qu’il met le pied à Athènes : Loukianos Kilaidonis, Ritsos, Tsirkas, Angelopoulos, comme les bonnes relations de son amoureuse éphémère (Kavvadias et Koumandaréas – rien que ça !). Il lui suffisait de laisser simplement parler son personnage, de l’écouter exprimer ses difficultés à se retrouver, écartelé entre deux pays, deux langues, deux régimes politiques. Dit autrement, en coupant à la serpe digressions et verbiage, le texte aurait bien mieux respiré et gagné en unité.

La prose commence à trouver son rythme dans le second texte avant d’être totalement maîtrisée dans le dernier, où Télémaque Chytiris tient alors sa narration : un avocat en fin de carrière rencontre une vieille ombre du passé, un tortionnaire de la junte fossilisé. Plus resserré, plus dense, ce texte ultime plonge dans les abysses d’une mémoire jamais guérie. Le face à face est éprouvant, douloureux, étouffant et nauséeux, comme si les faits venaient tout juste de se dérouler. Pas d’oubli, de cicatrisation, tout est encore là, même si le bourreau cherche à se dédouaner et veut se persuader d’avoir agi pour la seule grandeur de la patrie. Le constat est amer pour ce pays habitué à se déchirer en guerres fratricides… « la Grèce finit toujours par nous rendre malade ».

Commencé dans les interrogations légitimes d’un jeune homme qui se demande qui il est, le recueil se referme sur le constat qu’une vie entière ne suffit pas comprendre le sens de l’existence et à apaiser les douleurs du passé. L’auteur interroge inlassablement cette condition humaine dont il n’a pas trouvé la clef. Et constate la même solitude, plombant ceux qui se sont fourvoyés tout comme ceux qui n’ont plus beaucoup d’illusions.

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