Strélla – Familles, je vous « haime »…

 

Strélla, 2009

Film de Pános H. Koútras

Le film a reçu quatre récompenses, dont celle de la meilleure actrice (Mina Orfanou), de l’EAK (Hellenic Film Academy), en 2010.

 

 

Sortis à quinze jours d’écart en 2009, deux films, tournés par de jeunes réalisateurs, dynamitaient dans des registres très différents l’un des piliers de la société grecque, la sacro-sainte famille : Canine, de Yórgos Lánthimos, et Strélla, de Pános H. Koútras. Si Yórgos Lánthimos choisit la froideur toute clinique d’une expérience anxiogène en huis-clos, où suintent la cruauté et la perversion d’un père tordu, Koútras adopte une autre démarche, audacieuse, transgressive, joyeuse même ; la déconstruction de la cellule traditionnelle rigide qui juge et rejette, au profit d’une famille choisie, aimante, qui accueille et rassemble.

Yórgos Michalopoulos, 48 ans, sort de prison après avoir purgé une peine de quatorze ans. Calme et taiseux, il se pose dans un petit hôtel d’un quartier populaire d’Athènes, où il rencontre Stella, transsexuel avenant et loquace. Un lien singulier, né au cours d’une nuit partagée, est appelé à durer. Yórgos s’installe provisoirement chez Stella, qui partage son temps entre des plaisirs tarifiés, des nuits passées à chanter dans un cabaret trans et une vague activité d’électricien. De son côté, Yórgos recherche son fils, Léonidas, dont il n’a plus de nouvelles depuis son incarcération. Stella est surnommée « Strélla » par ses proches (τρέλα « folle »), parce qu’il/elle vit et aime comme bon lui semble, affiche ses goûts pour les hommes bien plus âgés, quitte à passer pour gérontophile aux yeux des autres trans. Sur ce chemin loin d’être simple, elle avance avec enthousiasme et générosité, retape un ancien bordel qu’elle aménage en cocon protecteur bariolé et pop ouvert aux amis en galère, et veille sur Mary, trans hors d’âge atteinte d’un cancer avancé, qui lui a servi de mère à son arrivée à Athènes.

Stella et Yórgos, ces deux êtres à la marge qui s’arrangent avec leurs zones d’ombre, trouvent un équilibre, s’aiment, se désirent, partagent un début de vie commune. La première partie du film, pétillante, irrévérencieuse, tourne au drame lorsque leur lien de filiation est révélé… : en Grèce, la tragédie rattrape souvent ceux qui jouent avec le destin et qui s’amusent à envoyer cul par-dessus tête les interdits. Les vieux mythes, Œdipe, Sophocle rappliquent alors à fond de train pour mettre le bazar dans la vie des deux amants. Mary, tel le devin Tirésias, avertit Stella qu’elle est coupable d’hybris, d’un comportement de démesure et d’orgueil, et que le châtiment inéluctable, la némésis, va s’abattre sur elle.

Pános Koútras n’entend rien à la fatalité de l’ancienne Grèce et renvoie à leur pénates l’antiquaillerie, la punition divine et la tragédie, pour un happy end aussi flamboyant qu’imprévisible. Comme le clame Stella « la déesse des trans est partie en vacances, ou en prison » et fait donc peu de cas des mortels qui s’affranchissent de la prohibition de l’inceste : l’amour demeure tout puissant quand il est véritable, qu’importe d’où il déboule.

Avec un sujet aussi plombant, Koutras choisit une esthétique kitchissime que n’aurait pas reniée l’Almodovar des débuts : à l’opposé d’Athènes, l’extérieur, filmée comme une ville moderne, grise, lisse et aseptisée, l’univers des trans, caché, claque de couleurs, de contrastes, d’artifices, et les lumières saturées, rouge acide et bleu coupant, habillent les personnages comme des parures. Dans le cabaret où se produisent Stella et ses copines, les artistes comme les spectateurs font le show avec outrance ; les personnages assument leur goût du travestissement, jusqu’à la parodie d’eux-mêmes. On peut alors gaiement mélanger Puccini, Verdi, les chansons grecques traditionnelles et les standards du disco, la robe à crinoline avec le micro short doré, le bouzouki avec la boule à facettes.

On reste sidéré du culot du réalisateur qui ose tout et qui parvient à embarquer le spectateur aux basques de personnages très décalés mais tellement attachants ; les trans de tous âges, les petites crapules, les camés, les anciens taulards, font chavirer les normes avec drôlerie, impertinence, ironie, causticité, sans illusions aucunes sur le monde qui les entoure et qui les tolère à peine. Dans cette communauté interlope, on survit grâce à l’entraide, la fraternité, le serrage de coude. La famille, la parenté, la filiation prennent alors une dimension beaucoup plus vaste qu’un peu d’ADN commun. Si l’histoire d’amour de Stella et Yórgos est perturbante, c’est qu’elle célèbre l’attachement choisi et non celui imposé par la génétique. Les relations entre Yórgos et son fils Léonidas encore enfant étaient exécrables au point de générer de l’incompréhension, de la violence, et un crime, qui mena le père en prison. Quatorze ans plus tard, Léonidas, devenu Stella (son prénom est plus qu’un clin d’oeil au personnage de Mélina Mercouri du film de Cacoyannis, avec qui elle partage son goût de la liberté) accepte d’aimer un homme qui n’est autre que son père et d’être aimé/ée par lui. Là où la norme avait provoqué la mort, l’anormalité donne lieu à une renaissance. Stella, qui connaissait la vérité depuis leur première rencontre, hurle à son père qui découvre avec effroi leur lien de parenté : « Je voulais seulement te voir. Je ne voulais pas que ça se passe comme ça. J’avais besoin de toi… Je savais que tu étais mon père mais je ne te ressentais pas comme tel… Tu étais comme un étranger… En réalité, nous sommes deux étrangers… Ne pars pas. On va trouver une solution ». Yórgos finira par accueillir l’inattendu, cette toute puissance du désir et de l’amour, et envoyer valser la famille au sens biologique du terme : « Finalement je suis un homme heureux. Tu m’as permis de t’aimer de toutes les manières qu’un père peut aimer son enfant… Je ne veux pas te perdre ».

Pános Koútras va jusqu’à refermer le film sur le réveillon d’un 31 décembre passé en « famille », dans le respect des traditions (sapin, décoration, repas élaboré, vêtements de fête…). Mais la famille recomposée de Stella et Yórgos n’a, elle, rien de traditionnelle : les invités, hauts en couleurs, sont unis par des sentiments forts et l’envie d’être ensemble. Sous les lumières qui clignotent et éclairent les visages heureux des convives, le spectateur comprend qu’il existe plus de partage, de respect et de générosité dans la bande à Stella que dans bien des familles classiques.

Pour en savoir plus : “Strella, une version queer du mythe d’Œdipe”, de Sophie Coavoux (https://journals.openedition.org/transtexts/487)

 

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