Jamais le dimanche – L’autre Stella

 

Jamais le dimanche (Ποτέ την Κυριακή), 1960

Film de Jules Dassin / Musique : Manos Hadjidakis

Prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes 1960 pour Melina Mercouri

Oscar 1961 de la meilleure chanson originale pour Les Enfants du Pirée

 

On prend les mêmes, et on recommence ! Jules Dassin rappelle le couple vedette de Stella (Melina Mercouri et Giórgos Foúndas) sous les accords du même Manos Hadjidakis, pour une tout autre version du portrait de la femme libre qui avait ébranlé les fondements de la société grecque et fait grincer la plume des critiques. Puisque les bien-pensants comparaient la chanteuse de cabaret à une prostituée provocante, Jules Dassin allait leur donner du grain à moudre ; mais là où Michael Cacoyannis avait choisi la noirceur et le drame, le réalisateur américain opte pour la comédie romantique légère, en multipliant les références au chef d’œuvre de son confrère, tout en calibrant le film pour un succès international. En se payant en outre le luxe de régler quelques comptes avec son pays d’origine d’où il a dû s’exiler, blacklisté par les chasseurs de sorcières.

La belle Ilia, solaire, gouailleuse, généreuse, ouvre grand ses bras et son lit à qui lui plaît : les ouvriers et les artisans du Pirée, les marins en bordée se pressent autour de cette femme qui choisit ses clients avec le cœur. Le dimanche, elle accueille tout ce petit monde chez elle, comme elle réunirait sa famille, pour boire, chanter et raconter à son auditoire les tragédies grecques qu’elle arrange à sa sauce pour en gommer toutes les horreurs. Il fait très beau dans la vie d’Ilia, qui vivote au jour le jour sans trop se poser de questions. Une seule limite à ne pas dépasser : vouloir lui faire changer d’existence. Un maquereau puissant du Pirée, un nouveau venu au chantier naval et un Américain tombé de nulle part, vont tenter, chacun à leur manière, de la faire rentrer dans le rang. Pas de final sanglant chez Dassin, mais le triomphe de l’amour partagé : Melina Mercouri (qui n’a sans doute jamais été aussi belle) et Giórgos Foúndas, l’ouvrier sans le sou du chantier naval, finissent bras dessus bras dessous…

Soixante ans après sa sortie, le film, malgré la bonne humeur et l’énergie qu’il distille, accuse un peu son âge. D’abord parce qu’il fut tourné avec des bouts de chandelles. Jules Dassin, incapable de payer un acteur pour jouer l’Américain hellénophile, endossa le rôle avec un résultat plus que discutable. Ensuite, parce que Jamais le dimanche fut conçu comme une vaste campagne de pub touristique : Dassin filme le Pirée en idéaliste béat, trop amoureux de Melina Mercouri et de la Grèce pour en voir la pauvreté et la dureté. Les scènes tournées dans la taverne où se retrouvent Ilia et ses clients, enfilent les clichés folkloriques, des verres brisés à l’ouzo descendu au litre, des joueurs de bouzouki inaptes à lire une partition aux danses aussi frelatées que le Sirtaki de Zorba, jusqu’à la rengaine d’Hadjidakis, improvisée un lendemain de fête, que son auteur reniera, la trouvant faiblarde. Cet étalage de bonheur extatique et de bons sentiments sonne plutôt désuet.

Mais on jubile à voir Jules Dassin fustiger la condescendance de l’Amérique, qui se donne pour mission d’éduquer la vieille Europe : son personnage, Homer Thrace, venu du fin fond du Connecticut, se targue d’en savoir plus que les Grecs sur leur histoire, leur culture, leur mode de vie. Qu’une putain du Pirée puisse vivre heureuse et épanouie en se fichant de Socrate, Platon ou Aristote, qu’elle aime encourager l’équipe de foot de l’Olympiakos, partager un bon repas sous la caresse du soleil avec ses hommes, et voir en Médée et Œdipe des gens très fréquentables, donne à l’intello assommant des sueurs froides : il lui faut mener sa quête, instruire le bon peuple grec frivole, remettre de la décence à la place de l’immoralité, de la raison à la place de la dépravation : le puritanisme américain versus l’hédonisme européen. Jules Dassin enfonce d’ailleurs le clou en faisant de son personnage un refoulé qui, sous couvert de prêcher à Ilia les plaisirs de l’esprit, n’ose pas avouer tout simplement qu’elle lui plaît. Le brave Homer va finalement essuyer un cuisant échec, gagné malgré lui par la joie de vivre et la sensualité d’Ilia, le bonheur physique de partager la danse et la musique ; Dionysos et Éros triomphants ont renvoyé aux calendes grecques l’héritage intellectuel poussiéreux et desséchant… double happy-end !

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