Sotiris Dimitriou – Un si long chemin d’exil

 

Heureux soit ton nom (Ν’ακούω καλά τ’όνομά σου – 1993)

Roman de Sotiris Dimitriou

Traduction de Marie-Cécile Fauvin

Quidam Éditeur, 2022

 

Poignant : tel est le terme qui s’impose en refermant ce livre insolite, Heureux soit ton nom. Et pourtant, faire le récit de l’imbroglio perpétuel que furent les relations gréco-albanaises sur trois générations sans assommer le lecteur, est une performance. Car la région de l’Épire, commune aux deux pays, fut un enjeu de taille entre des ennemis qui se rendirent coup pour coup, au point d’instaurer une frontière hermétiquement close entre la fin de la guerre civile grecque en 1949 et 1985. Le 26 août 1949, Radio-Tirana annonçait : « Tout Grec passant la frontière sera arrêté, désarmé et interné »…

Á l’issue de la première Guerre balkanique, la partition de l’Épire en 1913, – le Nord à l’Albanie, le Sud à la Grèce -, ne pacifie pas l’atmosphère. D’abord parce que la partie Nord abrite une très importante communauté grecque et que Tirana et Athènes, durant les deux conflits mondiaux, choisiront des alliances opposées (l’occasion pour chacun de revendiquer le morceau de terre appartenant au voisin). Pour compliquer encore davantage les forces en présence, les communistes albanais de l’Épire du Nord sont soutenus par leurs camarades communistes grecs, eux-mêmes en lutte avec les autres résistants grecs républicains, soutenus par les Britanniques. En 1945, la rupture est consommée lorsque l’Albanie devient une République populaire tandis que la Grèce reste un royaume sous influence européenne, minée par une guerre civile qui voit la victoire des royalistes sur les communistes.

Les Grecs d’Épire du Nord, piégés derrière ce rideau de fer, deviennent des citoyens de seconde zone, muselés au mieux, déportés dans le Nord de l’Albanie au pire. Le dégel n’arrivera qu’à la mort du dictateur Enver Hodja, qui permet de normaliser peu à peu les relations entre les deux pays. La Grèce accueille alors des exilés particuliers : des hellénophones nés loin de la mère patrie, rêvant d’une terre qu’ils n’ont jamais connue.

Sur cette page d’histoire compliquée et souvent ignorée, Sotiris Dimitriou parvient à trouver la forme narrative la plus subtile et la plus expressive qui soit : trois chants très purs, trois récits clairs et retenus, pour témoigner de l’humanité et de la solidarité qui sauvent dans les moments les plus tragiques, de la résilience des plus humbles, de cette nécessité absolue de garder l’espoir chevillé au corps quand toute une vie s’effondre. La Grande Histoire est saisie par petites touches au travers d’un tamis familial de trois narrateurs, séparés par l’espace et le temps. Deux sœurs d’abord, puis le petit-fils de l’une d’elles, racontent leur quotidien dans une longue nuit noire de misère et de barbarie : la faim, les violences, l’injustice d’être coupé des siens par une frontière infranchissable, les persécutions, la détention arbitraire, et enfin, l’exode compliqué vers un pays qui peine à accueillir sa minorité longtemps opprimée.

Alexo, la première voix, est encore adolescente quand la disette s’abat sur son village au début de la guerre : émigrés ou partis combattre, les hommes ont déserté les lieux, laissant leurs épouses se débrouiller pour nourrir leur famille. L’entr’aide, unique planche de salut pour ne pas littéralement crever de faim, pousse une poignée de femmes à partir sur les routes pour échanger tissages et cuivres contre des semences et de l’huile. Le voyage, saisissant de réalisme, mêle le drame et la brutalité avec d’intenses moments de joie, la bassesse avec la générosité, la cruauté avec la compassion. Sur le chemin du retour, Sofia, la jeune sœur d’Alexo, percluse d’engelures, reste se remettre chez une tante, de l’autre côté de la frontière. Elle ne la repassera plus jamais.

Sofia prend alors la parole à son tour, pour faire le récit de toute une vie, coincée dans une dictature qui mène la vie dure aux Grecs. Loin des siens, elle fonde une nouvelle famille, subissant brimades, humiliations, et la relégation forcée dans le Nord de l’Albanie. Une vie d’effroi, de soumission, de tyrannie où seuls ses enfants et petits-enfants apportent un peu de joie. Il faudra attendre 1975 pour que les déportés soient autorisés à recevoir du courrier venu de Grèce. Une lettre d’Alexo met fin à cet isolement imposé en lui rendant sa place dans sa généalogie : « il me semblait que les miens ressortaient de la terre ».

Enfin, le petit-fils de Sofia, Shpejtim, incarne la génération qui va forcer les murs, fuir les brimades vers un pays qui n’est encore qu’un objet de rêve. Mais après l’espoir, la réalité féroce ; la Grèce ne sait pas quoi faire de ces nouveaux arrivants sans le sou. Sotiris Dimitriou laisse d’ailleurs l’avenir de Shpejtim très ouvert, déchiré entre un retour possible auprès de sa mère en Albanie et un séjour prolongé à Athènes. Sur quelle terre est-il vraiment en exil ? De quel pays porte-t-il le deuil ? Est-il Albanais, Grec ou Épirote ?

Les trois membres de cette famille disséminée circulent, vont et viennent, souvent bien malgré eux ; la famine, l’obéissance, l’iniquité, la colère président à ces voyages, selon des aléas économiques et politiques. Mais l’exil est-il une simple question de géographie ? Sotiris Dimitriou semble répondre par la négative. Dans leurs pérégrinations, Alexo et ses compagnes s’aventurent loin de leur lieu-dit. Mais il suffit d’une fête dans un village où on les invite à chanter et à danser, pour que le mal du pays disparaisse et qu’elles se sentent intégrées aux locaux. Scène équivalente avec Shpejtim à Igoumenitsa : « y a que pour chanter qu’ils voulaient bien de nous. Ils aimaient notre façon de tisser les voix. Et puis ces chants, ils les connaissaient. Y a que là que je me disais qu’on était du même sang ». Le sentiment douloureux d’éloignement n’est pas dû au passage d’une frontière, d’une errance plus ou moins volontaire. Il semble plutôt ressembler à une forme de nostalgie, d’une ressouvenance d’un temps révolu, d’un passé pas forcément joyeux mais vécu dans une communauté familière. L’exil ne serait en définitive rien d’autre qu’une certaine forme d’abandon, une déchirure du lien affectif et culturel.

La langue de l’Épire, le phrasé, le vocabulaire très particulier composent le terreau le plus intimement partagé par les trois intervenants : une langue enracinée, rude, vivante, riche, musicale. Les textes, proches de l’oral, décrivent les évènements sans interprétation, analyse ou distance. Les faits, souvent tragiques, se suffisent amplement à eux-mêmes ; nul besoin de commentaires. Les voix des personnages nous parviennent humblement à travers les années, témoignages d’un pan d’histoire douloureuse, comme un récit que l’on se raconte un soir de veillée, une fois retrouvée sa place parmi les siens.

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