La Fille en noir – Théorème de la lumière

 

La Fille en noir (Το κορίτσι με τα μαύρα), 1956

Film de Michael Cacoyannis

Golden Globe Award du meilleur film en langue étrangère, 1957

Silver Prize au Festival du film de Moscou, 1958

 

« Tout est dans la lumière, rien n’est caché, pas même le péché », observent Pavlos et son ami Antonis en débarquant sur l’île d’Hydra inondée de soleil, ce soleil grec qui peut être aveuglant, dur et coupant. Venus pour quelques jours de repos, les deux jeunes Athéniens vont plonger dans l’archaïsme d’une société insulaire, verrouillée et conservatrice. C’est à pile ou face que se joue le destin de Pavlos, écrivaillon sans succès trop couvé par sa mère, et d’Antonis, architecte plus mature et plus sage, lorsqu’une pièce jetée en l’air doit décider de leur lieu de villégiature : un hôtel sur le port animé, ou deux chambres dans le calme d’une vieille demeure un peu décrépie.

La tragédie se met en marche quand le sort les envoie chez la veuve Froso, désargentée depuis la mort de son mari. La dégringolade financière s’est doublée pour elle de la vindicte populaire : toute l’île se gausse des rendez-vous amoureux, peu discrets, de la quadragénaire avec de jeunes gaillards bien bâtis. La honte et les quolibets rongent ses deux enfants, Mitsos et Marina. Si le premier tente bien de laver l’honneur familial en affrontant maladroitement les amants de sa mère, la seconde, harcelée par les fiers-à-bras du port, rase les murs en s’enfonçant dans le silence. L’arrivée des deux Athéniens, et la connivence qui va se nouer entre Pavlos et Marina, vont perturber le jeu cruel bien établi, pousser les rivalités à leur paroxysme, jusqu’à l’inévitable catastrophe qui va de noir frapper toute l’île. Jaloux de Pavlos, les durs à cuire d’Hydra sabotent sa barque, alors que celui-ci partait rejoindre la jeune fille, en emmenant avec lui une dizaine d’enfants ; trois d’entre eux finiront noyés.

Instantané d’une époque, plongée dans une communauté encore rigide et puritaine, La Fille en noir a été tourné juste après Stella. Cacoyannis continue de creuser le thème de l’enfermement des femmes dans des schémas périmés qui commencent à éclater, l’hypocrisie derrière laquelle on se cache pour nier le désir féminin, la permanence de la sacro-sainte toute-puissance masculine, tenue depuis toujours pour acquise. En cette fin des années 50, les hommes d’Hydra vaquent à leurs occupations de dilettantes, entre parties de cartes, siestes, baignades, soirées arrosées, tandis que les femmes, exténuées, vieillies trop vite, tiennent la maison à bout de bras, en tentant de gagner quelques sous à l’extérieur. Responsabilité et labeur pour les unes, nonchalance et immaturité pour les autres. Au point que leurs mauvaises blagues d’enfants gâtés faites à Pavlos vont conduire à la mort d’innocents. Mais la fatalité se chargera de punir cette bande de voyous en choisissant dans leur famille proche les enfants qui vont disparaître en mer par leur faute.

Marina, jeune fille solitaire, porte le deuil d’une sœur ainée, qui, moins jolie qu’elle, et après avoir subi les moqueries des mêmes vauriens, s’est volontairement noyée un an plus tôt. Cette succession de calamités – décès du père, dégringolade sociale, décès de la sœur, incartades maternelles – a fait de Marina une héroïne sacrifiée, souffrant du déshonneur et de l’infamie, à la vue de tous. La famille est raillée sur toutes les places, sur le port, dans les ruelles, sous le soleil mordant et cru qui inonde l’île. Nulle part où se terrer, loin des calomnies.

Ombre fine et discrète qui voudrait être invisible, elle finit par sortir de sa réserve et de son mutisme pour s’opposer au chœur des villageois qui désignait Pavlos responsable de la noyade des enfants. Amoureux d’abord frivole et puéril, Pavlos acquiert lui aussi de l’épaisseur après les épreuves, jusqu’à braver, de son côté, le courroux maternel en s’affranchissant de sa tutelle : il choisit d’être un homme libre, adulte, qui assume son amour pour Marina en renonçant au confort matériel qui lui était promis.

Tourné en deux mois avec une seule caméra et un budget modeste, La Fille en noir est un film à la photographie magnifique, sachant jouer de l’architecture des maisons cubiques, des ruelles en escaliers sans fin, des contrastes très graphiques en noir et blanc. Les longs plans sur les visages des mater dolorosa silencieuses, qui attendent dans l’angoisse le retour des sauveteurs, puis sur ces mêmes femmes dévastées lors de l’enterrement des enfants noyés, dessinent une dramaturgie à la fois très grecque, baignée dans le même temps au néoréalisme italien. Pas de surenchère larmoyante, de folklore, de débordements non maîtrisés ; Michael Cacoyannis filme ici sec, austère, serré, essentiel, avec pour unique consolation, le visage lumineux et magnifique d’Élli Lambéti, qui sait à la fois exprimer l’innocence, la tragédie et la fierté reconquise.

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