Nikos Kavvadias – La mer amère

 

Journal d’un timonier et autres récits (Το ημερολόγιο ενός τιμονιέρη – 1932)

Textes de Nikos Kavvadias – Postface de Gilles Ortlieb

Traduction de Françoise Bienfait

Éditions Signes et Balises, 2018

 

Heureux les lecteurs qui n’ont pas encore ouvert Le Quart, unique et terrible roman de Nikos Kavvadias, marin au long cours, opérateur-radio sur toutes les mers du monde. On fait de ce texte fascinant mais difficilement respirable, publié en 1954, une improbable Odyssée ripolinée de désespérance, sans retour possible sur la terre ferme, puisqu’il y a « trois métiers où l’on est en carte : celui des putes, celui des cabots, et le nôtre. La cuvette, les planches, la passerelle. Tout le monde peut changer de métier comme de chemise, nous pas ». Sur un cargo hors d’âge qui a tout d’un bateau fantôme en route vers la Chine, les hommes d’équipage se racontent. C’est cru, percutant, fiévreux. Ça sent la chaleur épaisse des langueurs océanes, les nuits trop longues, la sueur, la vérole, la solitude étouffante, l’enfer vécu dans la ferraille, le bruit des machines, l’odeur du goudron, les draps sales des bordels d’Anvers, d’Aden, de Beyrouth ou de Saïgon…

Ce récit n’est pas soudain sorti d’un Kavvadias quadragénaire. Á vingt ans déjà, il publie de courts textes, repris à ce jour par les Éditions Signes et Balises, parus alors dans divers journaux et revues de l’époque, comme autant de préludes nourris de cris sauvages et de chuchotements mélancoliques. On y voit sourdre des réflexions, si tôt désabusées, sur les femmes – toutes des putes… –, la mer, qu’il abomine autant qu’elle l’hypnotise, les marins sournois et mauvais, « les postes de proue sombres et crasseux et les tripots peu recommandables », la vérité toute relative, devenue dans Le Quartla « forme la plus grossière, la plus inhumaine du mensonge ». Il est déjà un inadapté de la mer, un réfractaire, un marin singulier pris de vertige, halluciné, piégé entre son quotidien épuisant à bord et le rêve extasié d’ailleurs, ce qu’il nomme très joliment un « écumeur de grève », un poète en fait, pour qui il est nécessaire de naviguer, d’écrire, mais pas forcément de vivre.

Nikos Kavvadias fera se questionner un personnage du Quart : « Nous les conduisons, les navires, ou se sont eux qui nous conduisent ? » Cette interrogation d’un auteur bourlingueur resté viscéralement grec, ramène à la figure du destin, contre lequel il est impuissant. On retrouve d’ailleurs dans ces textes de jeunesse, plusieurs références à la mythologie et à l’œuvre d’Homère. Et aussi aux étoiles qui décrivent dans le firmament « des cercles qui déterminent notre destin, règlent notre vie, guident nos pas ». La puissance magique des océans est comparable à celle des astres quand « le soleil et la lune conjuguent des forces invisibles pour malmener la mer et les hommes ». On ne peut pas lutter contre les forces du destin. Ne nous emmènerait-il pas un peu chez Eschyle, Kavvadias ? Quand le chœur demande à Prométhée : « Qui donc tient le gouvernail de la nécessité ? », ce dernier répond : « Les trois Parques, et les Érinyes qui n’oublient rien », autant de monde pour exprimer le destin.

On croise aussi Cavafy à Alexandrie, auquel le jeune auteur admiratif refuse de rendre visite, puisque « tout homme doit garder en lui un désir inassouvi », des cités « qu’on comprend et qu’on aime autant que si on y avait vécu des années », des ports quittés, « submergé par un chagrin semblable à celui qu’on éprouve quand on laisse passer une occasion de s’enfuir », et d’autres qui laissent « un vide qui peut tirer des larmes, comme si on abandonnait à contre-cœur une femme aimée ».

On aimerait tout citer dans ce petit recueil de moins de cent pages, tant Kavvadias sait faire preuve aussi d’une infinie délicatesse, d’une émotion assumée, d’une écriture subtile et musicale. Mais on se réjouit également de trouver dans ces pages une postface qui, à elle seule, est un morceau littéraire de choix. Parce qu’elle est déjà magnifiquement écrite, et surtout parce que Gilles Ortlieb*, son auteur, sait communiquer au lecteur sa parfaite connaissance, sa proximité, son imprégnation des mots de Kavvadias avec diaphanéité et poésie. On se laisse bercer par le roulis de ses phrases, on est ébloui par ses images inattendues, la lumière de ses analyses, l’aisance de sa plume. On n’a qu’une envie en refermant ce Journal d’un timonier : découvrir l’œuvre de son postfacier et relire Le Quart. Coup double.

* Traducteur entre tant d’autres choses de Cavafy, Séféris, Solomos.

Pour en savoir plus sur Kavvadias poète, c’est chez Michel Volkovitch que ça se passe : http://volkovitch.com, rubrique Made in Greece

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