La Photo – L’exil pour nulle part

 

La Photo (Η φωτογραφία), 1986 / Sortie française, 1987

Film de Nikos Papatakis / Directeur de la photographie : Arnaud Desplechin

Prix du meilleur scénario et Prix du meilleur film par l’Union panhellénique des critiques de cinéma (PEKK), au Festival du cinéma grec de 1986

Prix du meilleur film au festival du cinéma européen, à Rimini en 1987

 

                                                                                   Pour Stergios et Kostas

1971, Kastoria, Grèce du Nord. Dans la cité des fourreurs, le climat est délétère.  Les Colonels sont au pouvoir, leurs riches soutiens tyrannisent les plus modestes, les patrons corrompus embauchent et virent leurs employés selon leurs accointances politiques ; il faut se soumettre en silence ou dégager. Le jeune Ilias, en tant que fils de communiste (son père est pourtant mort vingt-trois plus tôt), a goûté des sévices et de l’enfermement durant ses deux ans d’armée. Sa mère, fidèle aux idéaux de son mari, et qui résiste à sa façon dans sa petite maison traditionnelle cernée d’immeubles neufs bâtis avec de l’argent pourri, l’envoie en France chercher du travail auprès d’un vague cousin éloigné. Il emporte avec lui la photographie datée d’une jeune chanteuse, trouvée dans la rue. Le cousin, Gerassimos, illettré, tombe sur le portrait qu’Ilias, dans un moment de bravade, fait passer pour celui d’une sœur imaginaire. Complication inattendue, Gerassimos tombe éperdument amoureux de la jeune fille, qu’il souhaite épouser. Ilias est chargé de jouer les intermédiaires pour encourager les projets matrimoniaux du cousin. L’engrenage des fables et des stratagèmes d’Ilias pour retarder les noces va entraîner les deux hommes dans une mécanique impitoyable, qui ne peut que se terminer tragiquement.

Ce fait divers, qui pourrait passer pour anecdotique ou simplement pathétique, prend sous la caméra de Nikos Papatakis une tout autre épaisseur : le réalisateur, lui aussi exilé politique, égaré entre la Grèce, le Liban, les États-Unis et la France, sait viscéralement ce qu’est le déracinement, la séparation, la solitude. L’émigration n’est pas une usine à fantasmes, une envie d’ailleurs, le rêve d’une réussite, elle est une machine à broyer, une briseuse de destin, une arme de destruction. Paris n’est jamais filmée comme une ville de liberté, de fêtes ou de joie, mais comme un lieu hostile, plombé, oppressant. Ilias, boycotté par les Grecs exilés, ne peut travailler que dans l’atelier de la maison de banlieue de son cousin Gerassimos. Les deux hommes passent leurs journées reclus, physiquement et mentalement. Ilias a gardé de ses années traumatisantes dans les geôles de l’armée l’habitude de monologuer à voix haute, tandis que Gerassimos s’abrutit de travail pour améliorer le confort de son petit pavillon en vue de son prochain mariage. L’exil, c’est la misère affective, sexuelle, que l’on est prêt à compenser par la première fille du pays aperçue en photo.

Mais, Ilias n’apportera pas le bonheur dans la vie de Gerassimos : lorsqu’il débarque chez son cousin, c’est d’abord pour lui apprendre le décès de ses parents. Il est l’ange de la mort, celui qui apporte le deuil, le brassard noir, la veillée funèbre. Ironie du sort, c’est à la station « Bonne Nouvelle » que se sont établis les fourreurs grecs immigrés. Ilias ne suscitera, lui, que mensonges, catastrophes, désillusions : une totale dévastation. La tragédie se met en route dès l’arrivée du jeune homme, d’une manière implacable, provoquée par un simple petit « arrangement » avec la réalité. Les conséquences vont immédiatement lui échapper, incapable qu’il est d’avouer la vérité à celui qui l’a accueilli et protégé et qui le vivrait alors comme une trahison.

Chacun dans leur genre, Ilias et Gerassimos sont des victimes. Le premier, porte sur ses frêles épaules la faute originelle du père, souffre-douleur des fascistes en Grèce et de leurs hommes de main à Paris. Son débit de voix rapide, sa gestuelle, sa peur perpétuelle trahissent les sévices qu’il a subis sous la dictature. Non seulement le régime l’a détruit mais l’a poussé à s’exiler pour survivre. Le second, quadragénaire taiseux, usé trop vite par un travail harassant, est incapable de voir l’absurdité de ce roman-photo, qui ne repose sur aucun élément tangible. La dureté d’une existence vouée au seul travail, son quotidien répétitif et gris ne lui permettent aucun recul, aucune analyse des incohérences de sa pseudo-histoire d’amour avec une jolie demoiselle qui a la moitié de son âge.

Le film pourrait à un moment déraper vers une sorte de comédie loufoque. Ilias, qui s’auto-envoie les pseudo-lettres de sa « sœur », pousse son cousin à moderniser sa maison : travaux pharaoniques, changements continuels de style, peinturlurage kitchissime de la façade, allongent les délais prévus et alourdissent la facture. Pourtant, nul second degré chez Papatakis qui reste le témoin sidéré de la naïveté, de l’espoir fou que met Gerassimos dans une simple photo, et non dans la réalité d’une vraie relation. Sa mise en scène très sobre, sans débordement paroxystique, privilégie une lente montée de l’angoisse. Et la dernière partie du film, le retour au pays d’Ilias et de Gerassimos pour les noces de ce dernier, va virer au cauchemar. Le réalisateur étire au maximum le trajet, le long des lacets d’une route de montagne poussiéreuse. Ce “dernier” voyage ponctué de détours, de demi-tours, sans issue heureuse possible, ne peut mener qu’à la vérité froide ou à la mort. Le pessimisme foncier de Nikos Papatakis laisse peu de place au doute ; Ilias, pris dans un piège dont il ne peut plus s’extraire, va au bout de son destin joué d’avance : le régime fasciste a fait de lui un assassin.

 

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