Cóstas Hadziaryíris – L’habit ne fait pas le moine…

 

Le Peintre et le Pirate (Ο θρύλος του Κωσταντή – 1963)

« roublardise » de Cóstas Hadziaryíris

Traduction Michel Volkovitch

Éditions Cambourakis

« Nous sommes en l’an mil cinq cent, ou mil six cent, ou mil sept cent. Quand exactement, cela n’a guère d’importance, et d’ailleurs nous n’en savons rien. » On ne sait pas trop bien non plus d’où sort cet ancêtre de l’auteur, grand écumeur des mers sous son drapeau noir, virtuose du sabre et des supplices gratinés. La pseudo-histoire de piraterie prend vite l’eau et la tangente, quand le capitaine et son équipage se convertissent, avec toute la démesure des novices, à la religion chrétienne, passant d’une dialectique du massacre à une dialectique du salut. Cette révélation divine, bien orchestrée par le peintre du navire, manipulateur aux dents longues et stratège aguerri, aura raison de l’unité et de la santé mentale de l’équipage. Une crise mystique virera au massacre à bord de la frégate, laissant les survivants en proie aux repentirs et aux lamentations ; il est grand temps de laisser tomber la piraterie et d’effectuer une autre « conversion ». Le Capitaine laissera son navire, rebaptisé Vierge Marie, aux mains de son second, amateur de robes de bure et d’encensoirs qui voguera vers l’Angleterre, annonciateur du Jugement Dernier, tandis que Costandis, le peintre – devenu son directeur de conscience -, et l’ancien cambusier rentrent en Grèce, faire main basse, pacifiquement, sur un petit village de campagne.

Mais quel escroc ce Cóstas Hadziaryíris ! Comme il sait entourlouper son monde, mettre sous le nez de son lecteur une invraisemblable histoire et le laisser en plan, se gausser d’avance de son désarroi, après avoir bâclé une fin rocambolesque. On referme les 173 pages dubitatif, perplexe, en s’interrogeant sur les motivations du monsieur. On rembobine alors l’intrigue, on se gratte un peu le cervelet, jusqu’à ce que, fiat lux, nove sed non nova.* Parce qu’à force de nous refiler des citations latines foireuses tronquées (legato alacrem eorum…**), une intrigue en trois parties bien distinctes, des personnages caricaturaux, une dramaturgie ampoulée, des effets très marqués, un chaos hénaurme, on finit par comprendre… qu’on est au théâtre. Le Peintre et le Pirate n’est ni une épopée, ni un pastiche, encore moins un roman, mais sans doute un « presque manuscrit » pour marionnettistes ou montreur d’ombres ; au moins une « farce » en trois actes facile à suivre, extrêmement drôle, sarcastique en diable, qui cache aussi des préoccupations contemporaines sous une intrigue faussement ludique.

Les personnages, tous masculins, ont une sensibilité hypertrophiée, des gestes larges, des attitudes bien en place, comme s’il fallait aller chercher le spectateur tout au fond, là-bas. Alors, ce qu’ils peuvent pleurer (de joie ou de tristesse), s’évanouir, se jurer des amitiés éternelles, exploser de joie, hurler et se taper dessus comme de simples pantins ! On s’assomme à coup de gourdin, on pend, on s’égorge, on vole, nous sommes en plein milieu d’une représentation d’un théâtre populaire, où le but n’est pas seulement de se distraire et de muscler ses zygomatiques.

Cóstas Hadziaryíris a écrit son manuscrit dans les années 1950, période bien sombre de l’histoire grecque contemporaine. Pas étonnant alors que l’auteur raille la loi du plus fort, la fausse vertu, la veulerie, la corruption, le mensonge et l’éveil de la Grèce à l’économie de marché, qui, entre les mains de villageois crédules, tourne à la sombre bouffonnerie. Fi d’une quelconque leçon de morale, l’auteur reprend la main à la fin de la représentation pour saluer ses lecteurs, comme Puck s’adresse aux spectateurs à la fin du Songe d’une nuit d’été : « Á partir d’ici, nous aurons du mal à poursuivre notre histoire. Les sources qui nous ont servi s’arrêtent là. Et pour tout dire, nous n’avons jamais eu de sources, mais de vagues rumeurs qui ne valaient pas bien cher. Nous nous sommes fiés à notre imagination, mais la malheureuse, elle aussi, est maintenant soumise à rude épreuve. Car elle est épuisée, notre héroïque patience, celle qui nous faisait écrire, sachant à l’avance que nos lecteurs payants ne seraient pas plus que deux. Oui, tel est le nombre de lecteurs fidèles qui vont m’acheter en librairie. Mais ce que j’éprouve pour ces deux-là, c’est plus que de la reconnaissance. Je les imagine en train de me lire, et profitant du fait que je ne les connais pas, mon imagination leur donne l’aspect le plus aimable, les idéaux les plus élevés. Ce sont, d’après moi, les êtres les plus parfaits. » Merci Cóstas !

*Comme quoi, le roi Loth d’Orcanie avait tort, cette citation-là est tout à fait utilisable, même loin de Kaamelott…

** Quand on fait du latin de cuisine à brailler, autant être précis : « Caesar vir a sumpti bonum et portavit legatos alacrem eorum a Venus edit : « Venus certe quis, Caesar illa tremens ! »(variante pour les hellénistes potaches, « ουκ έλαβον πόλιν, αλλα γαρ ελπις εφη κακα »).

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