Le Vent d’Anatolie (Ο αέρας της Ανατολής, in Στην ερημιά με χάρι – 1986)

Nouvelle de Zyrànna Zatèli

Traduction Michel Volkovitch

Quidam éditeur, 2012

 

Première et (trop) brève rencontre avec une romancière majeure de la littérature grecque contemporaine, Zyrànna Zatèli. Coup de foudre immédiat pour une écriture qui griffe, qui écorche, pour une habileté manifeste à l’ébauche, aux traits rapides et secs qui esquissent des personnages insolites qu’on n’oublie pas. La langue, taillée jusqu’à l’os, ne s’autorise aucune digression, description, explication. Elle file vers l’essentiel, croque les situations, dessine un caractère, un geste, une intonation avec une urgence qui ne tolère aucune pesanteur.

Ainsi, Zyrànna Zatèli crée un univers en pointillé, où l’imagination du lecteur doit combler les vides. Dans cette nouvelle d’une cinquantaine de pages, l’auteur ne donne aucune indication sur le lieu où se déroule notre histoire ; on s’accroche à une petite fille qui parcourt les ruelles de son village avant de rendre visite à la paria du coin, une femme plus âgée que sa maladie tient loin des habitants terrifiés. La narratrice, aujourd’hui adulte, se souvient de ces moments partagés, de ce lien singulier qui les a unies durant quelques mois / années (là, encore, la temporalité reste volontairement flou). Les souvenirs lui reviennent tels des fragments, des vagues qu’elle laisse monter comme on se laisse aller au sommeil.

Vus à hauteur d’enfant, les villageois sont tous étranges, dotés de noms rares, saisis dans leurs détails les plus surprenants, comme ce bijoutier qui accroche aux oreilles des chats des pompons en fil de soie, ou ce boucher paillard et frustre qui déshonore toutes les jeunes filles avec cynisme. Et il y a Anatolie, qui éclipse tous les personnages dès qu’elle apparaît dans la vie de la fillette ; tuberculeuse recluse, femme énigmatique, capable d’une implacable cruauté comme de la plus exquise délicatesse, elle va bouleverser, émerveiller la vie de la petite. Venue lui porter une simple assiette de bouillie de maïs, l’enfant est immédiatement saisie par la bizarrerie de cette créature fantasque, qui métamorphose un quotidien de souffrances et de pauvreté en monde fabuleux ; plus encore qu’une possible contagion, c’est bien la spécificité d’Anatolie qui éloigne les adultes, – son imagination galopante, ses excès, ses mystères,.

Elle enchevêtre souvenirs et inventions, entretient sa zone d’ombre, se livre par à-coups, se contredit sans sourciller. Rendue âpre et dure par cette solitude forcée, ce rejet de toute une communauté, son esprit est, dans le même temps, libre de bâtir un univers bien à elle, baigné de poésie, de jeux de langage, de décalages, qui métamorphosent sa lente agonie. Ses crachats sanglants deviennent pour elle des rubis, le brouillard d’hiver se métamorphose autour de sa maison en lumière dorée, “sa démarche et son corps lui-même avaient quelque chose d’oblique, une ondulation incessante et fascinante en forme de huit“, elle enfile ses pieds nus dans des chaussures “vertes comme des poivrons et munies d’attaches rouges en cornes“, et surtout, Anatolie est une fille du vent et de la lune. Si la petite fille est fascinée par ses yeux “cet éclat de cauchemar, et en même temps la plus grande blessure que j’aie jamais vue dans des yeux mutilés, creusés au couteau“, par sa voix rauque et ses éclats de rire cristallins, c’est son aura surnaturel, cette relation avec des forces fabuleuses qui l’ensorcelle.

Isolée entre deux mondes (la vie qui refuse de la garder et la mort qui attend encore son heure), Anatolie est attentive et réceptive à toutes les manifestations de l’au-delà, qui prennent pour elle la puissance de l’astre lunaire et surtout ce vent froid, qui la visite au cœur des ténèbres : “elle me décrivait les nuits où ce vent, de plus en plus fréquent, la réveillait, où elle l’entendait de très loin se rapprocher peu à peu, tourbillonner dans son tympan diaboliquement comme une vrille. Froid, on ne peut plus violent, il la secouait avant de la paralyser. Il lui sembla même une fois qu’il riait dans ses oreilles, tout en soufflant sauvagement, et elle donnait de ce rire malgré sa terreur une explication consolante : ce vent jouait avec elle, la terrifiait, la paralysait, mais il repartait et attendrait encore avant de l’emporter. Elle disait aussi que, certaines nuits, elle le sentait prendre forme humaine.” Comme le souligne Michel Volkovitch dans la présentation de cette nouvelle, “ces passages sont parmi les plus forts, les plus beaux jamais écrits sur la mort… ces pages du milieu m’ont donné le frisson”.

* Constantin Cavafy