Lectures de juillet

 

Roman jeunesse

La Mémoire de Babel, Christelle Dabos

Gallimard Jeunesse, 2017

Tome 3 de la série “La Passe-Miroir”

 

Ce troisième tome de la “La Passe-Miroir“, formidable saga pour ados qui rencontre un phénoménal et bien mérité succès, est sans doute le plus abouti de la série, le plus sombre aussi. On y retrouve certes le goût de la fantaisie, le style chatoyant, l’imagination débridée, mais les personnages ont tous pris quelques années supplémentaires et l’affrontement avec les puissances maléfiques est passé au stade supérieur. Christelle Dabos installe ce volume sur Babel, l’arche de la connaissance, société hyper-hiérarchisée où le savoir est en fait encadré par une censure implacable, au service d’une nomenklatura de privilégiés. C’est une nouvelle fois derrière un livre que va courir l’héroïne, dans les méandres de deux bibliothèques gigognes, où les ouvrages « subversifs » finissent dans un brasier. Claironner aux oreilles des jeunes lecteurs que le livre, la mémoire, la culture sont sources de liberté suffirait déjà à plonger dans la série, mais quand l’auteur possède aussi le talent rare de créer une succession de mondes singuliers et vraisemblables, on en redemande !

 

 

Polar

Le Dernier Lapon, Olivier Truc

Points, 2013

 

Normalement, quand la nuit polaire de quarante jours accepte de laisser progressivement la place à quelques minutes de soleil, les Lapons retrouvent leurs ombres, les montagnes, leur relief, la vie et les espoirs reprennent leurs droits sur une étendue inhospitalière et blanche. Sauf qu’un éleveur de rennes est retrouvé poignardé, les oreilles tranchées, et qu’un vieux tambour de chaman a été dérobé dans le musée local. Olivier Truc, correspondant du Monde à Stockholm et spécialiste des pays nordiques, excelle à décrypter pour le lecteur qui en y ignore tout, les particularités de ce monde fermé, glacial, régi par des siècles de traditions, de croyances, de culture orale.

Evangélisé de force par la Suède, pillé pour ses richesses minières par les pays scandinaves, le vieux monde des Lapons résiste comme il  peut à cette marche forcée vers la modernité, l’industrialisation sauvage, la destruction de son éco-système et de ses espaces glacés infinis que lorgnent les multinationales avides d’or et d’uranium. L’enquête menée sur les deux événements simultanés est prétexte à un long plaidoyer pour ces espaces qui devraient restés inviolés, cette nature implacable qui sait broyer ceux qui ne la respectent pas, et ces peuples millénaires qui se transmettent, de génération en génération, par des chants gutturaux et des tambours sacrés, les clefs de la survie, comme une mise en garde d’outre-tombe.

 

 

Polar

Quand sort la recluse, Fred Vargas

Flammarion, 2017

 

Quand sort la recluse… voilà qui sonne comme une menace, un début de sentence prophétique qui n’annonce rien de bon. C’est un peu une marque de fabrique chez Fred Vargas, que d’appuyer ses romans sur des mythes, des maximes, des vieilles peurs ancestrales qui éveillent des histoires étranges et décalées. Depuis vingt ans que nous suivons les enquêtes du brumeux commissaire Adamsberg et de son improbable brigade, les opus se succèdent d’une manière inégale. Fred Vargas se perd de plus en plus loin dans des histoires abracadabrantesques pas toujours très bien écrites, alourdies de longueurs complaisantes (le style de Vargas s’est beaucoup ralenti au fil des années, jusqu’à perdre cette rythmique frénétique de dialogues claquants et déphasés qui faisait l’originalité de ses premiers livres). Cette cuvée 2017 aurait, elle aussi, mérité un bon dégraissage, mais elle parvient à distiller un charme addictif un peu morbide pour cette « recluse » dont on hésite à préciser le sens : arachnide au venin nécrosant, ou femme perdue qui s’emmure vivante ? Un peu des deux, car Fred Vargas mêle souvent la grande histoire et les destins brisés qui hurlent réparation. Si on a rapidement peu de doute sur la véritable identité de cette « recluse » qui sème des cadavres derrière elle,  on suit les circonvolutions de cette enquête qui avance comme un puzzle, où les voyages de Magellan, la Chèvre de monsieur Seguin, les souvenirs d’internat, les fouilles archéologiques avec Mathias l’Évangéliste, sont autant de pistes inattendues que les intuitions floues d’un commissaire plus flottant et insaisissable que jamais.

 

 

 

Roman

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie

Folio Gallimard, 2013

Traduction Anne Damour

Voilà le genre de livre qu’on aimerait déguster plus souvent, magnifiquement écrit, impertinent et sacrément gonflé. Chimamanda Ngozi Adichie déracine pour ses études à Philadelphie une jeune étudiante nigériane et la confronte à une société américaine toujours hiérarchisée selon la couleur de la peau. Voilà qui aurait pu donner un récit binaire convenu et assommant de banalités prévisibles. Or, c’est tout le contraire qui nous est proposé.

Car l’Amérique y est vue à travers les yeux d’une Africaine qui n’est en rien muselée par le « politiquement correct » et les concepts abstraits vides de sens. La romancière refuse le novlangue qui aseptise, et s’interdit de croire qu’il suffit de détruire un mot pour effacer une blessure (à l’Université, l’étudiante ne comprend pas que le terme “nègre” soit devenu tabou, alors “qu’il fait partie de l’Amérique et qu’il est insultant de l’occulter. Si on l’a utilisé comme cela, il faut le représenter comme ça. Le cacher ne le fera pas disparaître“). L’héroïne, qui tient un blog musclé sur son expérience quotidienne de femme noire dans un monde de blancs, décrit sans filtres la complexité des échanges “dans l’échelle des races en Amérique“.

Personne n’est épargné. S’il y a bien sûr les xénophobes bourrins de base, on croise longuement des démocrates blancs, tellement terrifiés d’être soupçonnés de racisme qu’ils en deviennent ridicules de flagornerie (l’auteur se délecte de ces WASP mielleux “pour qui un objet est beau parce qu’il est fait à la main par des gens pauvres dans un pays étranger“, et qui idéalisent le multiculturalisme jusqu’à s’interdire de prononcer le mot “noir”, qu’il remplace par l’adjectif “beau”). Les Afro-Américains en prennent aussi pour leur grade, reprochant encore aux Africains d’avoir été impliqués dans le commerce des esclaves et d’être en partie responsables de leurs souffrances. L’héroïne tentera de devenir une Américaine bien intégrée (accent nigérian gommé, cheveux passés au défrisant pour passer un entretien d’embauche, petits copains WASP ou Afro-Américains), mais elle se perd vite dans ce jeu de dupes ; tout comme son ancien camarade de lycée, qui a réussi à grimper l’échelle sociale en Europe, et qui débite à l’excès le texte convenu du nouvel intégré en tentant d’oublier d’où il vient : or, “il peut lire tous les livres qu’il veut mais il aura toujours la brousse dans le sang“.

L’héroïne découvre au long des treize années qu’elle passe aux États-Unis qui elle est vraiment, en épinglant les préjugés et les injustices que lui renvoie la société américaine. Cette parenthèse américaine s’apparente en fait à une quête d’identité, un cheminement lent qui ne peut aboutir qu’au retour au Nigeria, là où elle peut exister pour ce qu’elle est, une jeune femme libre, belle et intelligente, qu’on ne saurait réduire à sa seule couleur de peau.

* Chimamanda Ngozi Adichie, romancière née en 1977 au Nigeria. Auteur de trois romans (L’hibiscus pourpre, sélectionné pour le Booker Prize, L’autre moitié du soleil, qui a reçu l’Orange Prize et Americanah, traduit en 25 langues). L’auteur est aussi reconnue pour son essai Nous sommes tous des féministes. Et pour les fans de la série de Netflix Orange is the new black, ils retrouveront le roman dans les mains d’une détenue dans la saison 4.

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