Steve Tesich – Karoo

 

Karoo

Roman de Steve Tesich

Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2012

 

 

Le cas Karoo…vous n’avez pas pu y échapper, la presse bobo faussement contestataire s’en est délectée, les suiveurs ont suivi, les lecteurs, guidés par leur instinct grégaire, ont avalé l’appât, l’hameçon et le fil d’une seule bouchée, sans se hasarder à tempérer l’ouragan de flatteries flagorneuses doctement distillées. Non, je carbonise un peu vite, certains bloggeurs affiliés à la Ligue de la Pensée Libre ont nettement relativisé la portée du pavé marron lancé dans la mare aux gogos.

J’ai tout d’abord un peu de mal à gober la belle histoire qu’on nous ressert trop souvent ces derniers temps : « attention chef-d’œuvre inconnu, texte inouï longtemps resté sans traduction, auteur inclassable, héros alcoolique cynique et désabusé pris dans le tourbillon d’une chute vertigineuse, critique acide de la société américaine arrivée au bout de son histoire, c’est corrosif et sans pitié, à la fois Roth et Easton Ellis, voire Saul Bellow ». Rien que ça ? Et le texte dort depuis 16 ans sans qu’aucune grande maison n’ait mis la main dessus ? Pourtant refroidie par le livre surcoté d’Exley paru chez le même éditeur (ici), j’ai benoîtement replongé. Mal m’en a pris.

Karoo est le roman posthume d’un scénariste américain d’origine yougoslave, paru en 1998. Mais savoir raconter des histoires pour grand écran ne présume pas forcément d’un grand talent d’écrivain. Et, à bien y regarder, Karoo n’est pas autre chose qu’un scénario de 600 pages, calibré au millimètre, laborieux, artificiel dans sa construction, où la technique d’écriture trop manifeste l’emporte sur le style et la langue. Derrière les tribulations de son antihéros, loser pathétique et caricatural, qui cherche à sauver sa piètre existence en jouant les démiurges, Steve Tesich veut raconter une nouvelle tragédie grecque, sous le patronage d’Icare, d’Ulysse, de Sisyphe et d’Œdipe appelés en caution culturelle, autour des notions de fatalité, de châtiment, de rachat et d’hubris (hybris) qui, si elle caractérise son héros, l’imbibe lui aussi tout autant.

Aucune finesse dans le trait, des détails lourdement soulignés – qui serviront plus tard, parce que tout est déjà écrit dans la vie, c’est le destin, on n’y peut rien – une psychologie de bazar avec papa et maman pour la touche freudienne, des citations d’auteurs européens pour le lectorat upper-class, un calibrage parfait entre l’audace (factice) et l’émotion (facile) pour que le livre passe un jour à l’écran : découpage, dialogues et voix off, lieux de tournage, direction d’acteurs, intonations et déplacements, mouvements de caméra, tout y est. Du prêt à filmer, en quelque sorte.

Mais un script conçu pour des images ne fait pas de la littérature. La pauvreté de l’écriture (le livre est aux ¾  rédigé à la première personne en style parlé), les tentatives d’humour, qui se veut grinçant, mais qui tombent souvent à plat, des longueurs plus complaisantes qu’inspirées, des personnages stéréotypés jusqu’à la caricature, leur verbiage creux, les rebondissements préfabriqués, ce ton caustique mordant, lassant au fil des pages, puis le sentimentalisme forcé qui imprègne tout à coup notre héros jusqu’à la désopilante envolée métaphysique finale* (mais quelque chose me dit que ce comique tordant-là n’est peut-être pas volontaire) font de ce faux-roman un édifice branlant à démolir. Si j’étais très très enfiellée, je dirais qu’un tâcheron a voulu faire son Terrence Malick, sans le talent qui va avec.

* L’Odyssée, en version futuriste… « à travers les cieux, l’espace et le temps, un vaisseau s’en vient… Ulysse » Cette vision soudaine de notre cher Ulysse 31 a définitivement enterré Karoo… ok, je sors !

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