Ilìas Papamòskhos – Brèche vers l’autre monde

 

La Mémoire du bois (Η μνήμη του ξύλου – 2019)

Textes de Ilìas Papamòskhos

Traduction : Myrto Gondicas et Michel Volkovitch

Éditions Le Miel des anges, 2021

 

Retour en Grèce du Nord avec un nouveau recueil venu de Kastoria. Sa campagne baignée de pluie, ses hivers de glace, son brouillard, son silence, sont désormais familiers des lecteurs de Papamòskhos, qui se glissent dans son univers dur, austère, râpeux avec la certitude d’y trouver aussi une intense consolation. Si les vingt textes qui composent ce recueil ont tout d’une cérémonie des adieux (adieux aux siens, à une certaine Grèce rurale et préservée, à des coutumes d’un autre âge), il naît de cette prose si proche de la poésie un baume cicatrisant face à l’inexorable temps qui passe.

On meurt beaucoup sous la plume d’Ilìas Papamòskhos : le milieu naturel, les animaux, les hommes expirent dans des souffrances atroces, des agonies pénibles, des maladies cruelles. L’écrivain reste d’abord très « clinique » dans ses descriptions, avant de basculer dans ses ultimes phrases vers un autre monde, fantasque, onirique, qui emmène les défunts sur le plan du mythe ou du songe, comme ces oursons de la forêt, obligés de traverser une nouvelle autoroute qui coupe leur territoire naturel millénaire, percutés par les automobilistes, sous les yeux des ours adultes : « c’est comme si je voyais de mes yeux le déchirement de l’adieu, les museaux en deuil promenés au-dessus du flanc fauché, encensoirs de chair dont l’haleine se fige de froid au-dessus de cet Achéron à sec ». Ou comme l’auteur lui-même, accablé par les derniers instants de sa mère, enlevée trop tôt par la maladie, qui allège sa peine le jour de ses obsèques en l’envisageant dans une tout autre dimension : « ma mère, je la voyais au sommet d’une colline, nous saluant et prenant la route, nous saluant puis se perdant du côté invisible de la colline, descendant à l’intérieur de nous, de plus en plus profond, dans la neige, dans la vague écumante du monde d’en bas ».

Évacuer la douleur, les émotions qui le submergent, en unissant les deux mondes, celui des vivants et celui des morts, permet pour celui qui reste, qui doit continuer son chemin de plus en plus seul, de surmonter les épreuves. La vie ne s’arrête pas vraiment quand les défunts emportent discrètement des objets personnels dans leur cercueil ou qu’ils viennent saluer les vivants de temps en temps. Rien ni personne ne disparaît bel et bien chez Ilìas Papamòskhos, car les liens ne peuvent se dénouer, chez les hommes comme chez les bêtes : même la peau des cochons, sacrifiés un jour de Noël, sert ainsi d’attache pour nouer par la suite la charrue et le joug, car « s’attelaient l’une à l’autre, immémoriales bêtes de peine, la mort et la vie au sein du cycle des saisons ».

Ilìas Papamòskhos est le poète des humbles, des choses toutes simples, du quotidien le plus ordinaire : les objets de la vie courante prennent sous sa plume un rôle, une mission, une place signifiante qui dépassent leur utilité première. La mémoire n’est pas une faculté réservée aux hommes : avec patience et douceur, la matière, la substance, elles aussi, délivrent du chagrin, par les souvenirs familiers et apaisants qu’elles suscitent. Le reste d’une savonnette devient une offrande qui allège la tristesse d’une mère passée dans l’autre monde, les boutons d’un costume sont des yeux muets, les ultimes survivances d’un défunt dans son cercueil, une voiture tient de l’animal domestique plein de patience qui attend, rongée par les ans, le retour de son maître.

Cette re-création de la vie se fait dans une langue qui s’appuie d’abord sur le banal, avant d’être submergée par l’émotion et de déraper vers le merveilleux, transformant la douleur du deuil en flots exaltés. Les phrases s’allongent, serpentent, n’arrivent plus à s’arrêter, quittent la gravité pour s’élancer vers la voûte céleste, se parent de rimes internes, d’allitérations. À l’instar ainsi de ces sacristains, petits et bossus en apparence, qui cachent en réalité leurs ailes et leur grâce sous la soutane, « afin de voler dans la coupole où le Tout-puissant étendait les bras pour les saisir », et comme si parfois, « les veilleuses de leurs âmes en débordant avaient mis de l’or sur leurs joues et dans le reflet de leurs sanglots remuaient les ailes des archanges ».

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