Kosmas Polítis – Eroïca

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Eroïca  (Eroïca – 1938)

Roman de Kosmas Polìtis
Traduction Henri Tonnet
Ginko Éditeur, 2012

 

 

Parfois, une quatrième de couverture mal ficelée peut vous éloigner d’un livre qui s’empoussière alors sur l’étagère ; j’aurais pourtant dû me fier au seul nom de l’auteur, à ce Kosmas Polítis qui m’avait déjà totalement transportée avec son roman dédié à SmyrneEroïca est présenté rapidement par l’éditeur comme la découverte tragique de l’amour et de la mort à l’orée de l’adolescence, dans le cadre bucolique d’un jardin qu’Alain-Fournier n’aurait pas renié. Diantre ! Si comme moi le Grand Meaulnes vous assommait déjà il y a vingt cinq ans, ne vous enfuyez pas pour autant, vous passeriez à côté d’un très grand livre.

Eroïca nous emmène on ne sait où, on ne sait quand (probablement dans une petite ville côtière de Grèce au début du XXe siècle) pour saisir, le temps d’un printemps précoce, le moment furtif où une bande de garçons pétris d’idéaux, d’amitiés éternelles, de nobles sentiments, basculent dans l’âge adulte et se cognent la réalité du monde en perdant leur innocence.

Ces garçons, issus des beaux quartiers de la ville, ont tous entre 13 et 15 ans. À leur tête, le chef de bande incontesté Loïzos, hardi, indomptable, charismatique, mais fragilisé par une filiation compliquée et une mère qui l’a abandonné. Alors que le groupe s’amuse devant la demeure du Consul d’Italie, Loïzos et un autre garçon de la bande, Alékos, font la connaissance de Monica, blondinette de 14 ans, fille du Consul. Alékos tombe amoureux de Monica qui, elle, n’a d’yeux que pour Loïzos. La mort accidentelle et brutale d’Andréas, ami de cœur de Loïzos, plonge brutalement tout le groupe dans un monde qui leur était jusque là inconnu, « le nuage est passé lentement sur nos années d’enfance – on aurait dit qu’il en marquait la fin… La vie doit aller de l’avant, mais voilà, nous perdons tout… ». L’amour – douloureux car jamais partagé -, la mort, la brutalité et l’injustice de la vie, les mensonges, les compromissions, vont obscurcir les yeux encore tout neufs de ces enfants devenus adultes bien malgré eux. Seul Loïzos sortira de l’épreuve la tête haute, préférant la fuite pour rester fidèle à sa droiture morale.

Rien de mièvre, de gentillet, de sucré comme je le craignais, la métamorphose se fait dans le sang, la douleur et les larmes. Plus que l’intrigue elle-même, qui tiendrait sur un timbre poste, le roman brille par son ossature très travaillée, une utilisation subtile des symboles, ses oppositions permanentes, la complexité des points de vue, l’écriture ponctuée de poésies et de chansons, les parcours croisés des protagonistes, et surtout une incroyable justesse de comportement des enfants. Pour autant, ce travail de composition très élaboré sert le récit sans jamais l’alourdir. Si l’on ajoute de sérieuses références culturelles, une légèreté de pinceau pour brosser ses personnages, une certaine dextérité à flouter la barrière entre les songes et la vie réelle, à déposer par touche de la fantaisie et du mythe, le lecteur s’embarque pour une lecture à la richesse inouïe.

Le texte offre plusieurs lectures parce qu’il est articulé sur deux tonalités de narration : il faut attendre la page 168 pour découvrir que le chroniqueur est le cousin d’Alékos. Il est à la fois un enfant de la bande, spectateur du drame, amoureux lui aussi de la belle Monica, et un adulte qui se souvient de ce printemps, vingt plus tard. On glisse du EUX, au NOUS, à JE, du passé au présent, du simple déroulé précis des événements aux observations d’un homme mûr qui oscille entre une certaine nostalgie pour ce qu’ils furent tous, tout en se moquant un peu des travers de ces gamins gavés d’héroïsme et de philosophie. Eroïca est aussi le livre de la mémoire, de ce qu’il est resté d’une fin d’enfance quand les tempes commencent à blanchir. Ainsi, le récit n’est construit que sur des moments forts, de ceux qui sont restés gravés, par leur féérie, leur plénitude ou leur cruauté. Les jeux, les bals, les fêtes, les excursions, les disparitions, les tragédies se succèdent sur un rythme soutenu, dans une tension qui ne retombe jamais, entremêlés de réflexions, de méditations du narrateur sur toutes ces choses que le destin a faites trop éphémères.

Lorsque Loïzos et Alékos escaladent, au début du roman, le mur de la maison du Consul pour récupérer un casque de métal tombé lors d’un jeu, c’est bien évidemment un mur symbolique qui est franchi, celui du passage de l’enfance à l’âge adulte. Et c’est bien plus qu’un simple casque que les enfants perdront ; ils y laisseront leur candeur et leur pureté. Les jardins de la maison du Consul n’ont que l’apparence d’un Eden ; luxuriants, foisonnants, opulents, un peu enchanteurs aussi, car pour un œil averti, sensible à la beauté, ils peuvent se transformer par les jeux de lumière du soleil en vision merveilleuse. Ou vénéneuse. Car règne en ces lieux Monica, celle qui corrompt les amitiés, dresse les garçons les uns contre les autres, les métamorphose et les conduit à la mort. Ne pas se fier à son allure timide et fragile, car toujours près d’elle traîne un chat rouge, qui symbolise la force destructrice de cette « femme fatale ». Comme le souligne son père : « les femmes… on dirait que ce sont des pensées de beauté endormies… Partout où elles passent, toujours, une tête d’homme roule à leurs pieds… Elles tuent cette sagesse qui est plus sage que la connaissance… la beauté est la beauté – même quand elle nous tue… ».

Loïzos est le seul qui résiste aux charmes de Monica ; car si la jeune fille est l’incarnation de la Beauté, lui est celle du héros. Celui qui, à cheval sur le mur du Consul, ressemble « à cet enfant de bronze du musée, à demi barbare, sur son coursier mutilé. Il gesticulait les poings fermés, haletait et lançait de temps en temps un hurlement discordant, comme le rire d’un génie de la nature. » Tel Achille après la mort de Patrocle, il organise des Jeux en l’honneur de son ami Andréas, à la fin desquels il brûle dans un grand feu le casque et la hache de son compagnon d’armes disparu. Il est celui qui s’enfuit dans la charrette de comédiens comme sur un char antique. « Loïzos… Sous ses pas, la terre palpitait comme un cœur qui bat plus vite, les champs, verts ou dorés, ondoyaient autour de son corps, quand il les traversait, plein d’une joie antique. Son cri de triomphe brisait la voûte du ciel, et il en tombait jusque dans nos mains des émeraudes et des saphirs, comme si un dieu, là-haut, nous les dispensait…. Il nous fit comprendre que, ce qu’on appelle héroïsme, c’est de faire quelque chose tout seul, sans obéir à un ordre, sans but ni profit : affronter la vie avec un ordre de valeurs qui n’appartiennent qu’à vous… c’est ainsi qu’il passa, sentant sur ses lèvres amères, le goût de l’inépuisable solitude des Olympiens, lui, le fils de la douleur. »

La Grèce a beau entrer dans le XXe siècle, se moderniser avec l’arrivée des premiers cinémas, les idéaux antiques restent éternels. Mais alors que Loïzos traverse ses épreuves initiatiques (mort de son frère choisi, mort de sa mère qui l’avait négligé, renoncement à une vie tranquille mais mesquine) et décide de quitter volontairement la quiétude de son enfance, les autres garçons comprennent malgré eux que jamais ils ne se retrouveront tous ensemble dans cette harmonie, cette fraternité qui les unissait. Le livre s’ouvre et se referme sur deux incendies ; le premier est allumé par les enfants qui jouent aux pompiers, sans conséquences, le second est l’œuvre d’un Alékos criminel, volontaire et destructeur, qui nécessitera l’intervention d’une vraie brigade. Entre temps, les casques se perdent, s’oublient et se retrouvent, avant de dégringoler dans la rue, désormais insignifiants et obsolètes, refermant le roman et le temps des apprentissages.

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